
Histoire de la lingerie : de Rome à aujourd'hui
Du Ier siècle à 1994
Du poème de Martial au Wonderbra : une histoire de la lingerie par ses ruptures (étoffe, acier, nylon, élasthanne) et ce qu'elles ont changé à ce qu'on cache.
Frise chronologique
Fin du Ier siècle
Début du IVe siècle
XVe siècle
XVIe siècle
Années 1790
1793
1856
1889
1893 et 1908
1914
1940
1962
1994
On raconte souvent l’histoire de la lingerie comme celle d’une libération : le corset serre, le soutien-gorge desserre, la culotte rend la liberté de mouvement. Le récit est commode, et il est faux par endroits. Cette page propose une autre lecture : chaque grande rupture, que ce soit une étoffe, un métal ou une fibre, a d’abord changé ce qu’on pouvait cacher ou montrer, et c’est de là que viennent les effets sur les mœurs. Elle va de la bande de poitrine romaine au Wonderbra de 1994, en s’appuyant sur des textes, des objets de musée et des brevets (les mains qui cousaient ont leur page : lingères et corsetières), et en signalant chaque fois ce qui reste une légende.
Des Romaines au Moyen Âge : bandes, cuir et lin
Avant le mot « lingerie » : des bandes, du cuir et un mosaïste
Les Romains n’avaient pas de soutien-gorge, et ils en parlaient pourtant. À la fin du Ier siècle, le poète Martial consacre deux courts poèmes de son livre XIV à des bandes de poitrine, le « Mamillare » (XIV, 66) et le « Fascia pectoralis » (XIV, 134), dont le texte latin est consultable en ligne sur The Latin Library. Le premier est une plaisanterie : « tu aurais pu te serrer la poitrine avec du cuir de taureau, car cette peau-là ne contient pas tes seins » (traduction de la rédaction). Le second s’adresse à la bande elle-même, priée de contenir les seins de la maîtresse du poète afin qu’il reste quelque chose que sa main puisse saisir et couvrir. On rit, on désire, on ne décrit pas une technique. Le détail de ces textes, et celui du strophium attesté chez Catulle, est dans l’article sur les dessous des Romaines.
Une image vient compléter le texte. Dans la Villa romaine du Casale, près de Piazza Armerina en Sicile, une mosaïque du début du IVe siècle montre des jeunes femmes en deux pièces : une bande sur la poitrine, un pagne ajusté. On les a surnommées les « bikini girls », ce qui est un anachronisme : elles s’exercent au disque, aux haltères, à la course, elles ne se baignent pas. La villa est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1997. Retenons la leçon de cette première étape : l’Antiquité connaît la bande, le cuir et le tissu noué, pas le bonnet, et c’est par la poésie et l’image qu’elle nous parle de l’intime.
Le Moyen Âge sous la robe : ce que Lengberg a changé
Pour le Moyen Âge, on a longtemps manqué d’objets. Puis des travaux de restauration au château de Lengberg, dans le Tyrol oriental, ont livré plus de 2 700 fragments de textile, parmi lesquels :
- quatre pièces de lin à bonnets cousus ;
- dix-sept chemises ;
- une culotte d’homme complète.
La datation repose sur le contexte archéologique et sur cinq analyses au carbone 14 menées à l’ETH de Zurich : XVe siècle. Selon l’Université d’Innsbruck, la trouvaille repousse de plus de cinq cents ans la date des plus anciens sous-vêtements féminins à bonnets connus.
Les quatre pièces ont des bonnets taillés dans deux morceaux de lin cousus verticalement ; deux d’entre elles associent soutien-gorge et courte chemise ; elles se ferment par des œillets et un lacet sur le côté. Il faut résister à deux excès. Le premier consiste à dire que « tout le monde en portait » : quatre pièces ne font pas une mode. Le second consiste à n’y voir qu’une curiosité : elles montrent qu’on savait, avant le XIXe siècle, coudre un vêtement qui sépare et soutient. L’article sur ce que le Moyen Âge portait dessous détaille la découverte et ce qu’elle ne prouve pas.
Du corps piqué à la culotte : l’architecture du dessous
Du corps piqué à la jupe armée : les siècles classiques
À partir du XVIe siècle, le dessous devient une architecture. Dans son livre de 1893, Ernest Léoty décrit la mode française du « corps piqué » et du busc, lame de buis, de baleine ou d’acier, ainsi que le vertugadin venu d’Espagne vers 1530. Ces données sont celles de Léoty, qu’il faut citer comme telles : un auteur de la fin du XIXe siècle, consultable en fac-similé sur Wikisource, et non un témoin des faits. Il faut y ajouter une précaution : l’idée que Catherine de Médicis aurait introduit le corset de métal en France est aujourd’hui tenue pour un mythe.
Le vertugadin, puis le panier, enfin la crinoline poursuivent la même idée : tenir la jupe à distance du corps. En 1856, la crinoline à cage de cercles d’acier est brevetée à Paris, puis en Grande-Bretagne en juillet de la même année, et se répand en Europe et en Amérique. Elle apporte un danger que la presse relève : en octobre 1861, le Guardian reprend un article intitulé « Crinoline: A Real Social Evil », à propos de femmes brûlées vives dans leur crinoline. Le chiffre de « 3 000 mortes » que l’on répète parfois est en revanche une légende : aucun registre ne distingue les décès attribuables à la crinoline. On peut, c’est une hypothèse de la rédaction, voir dans ces jupes une manière de régler la distance entre les corps ; aucune source ne le dit, et l’article sur les paniers et les crinolines la présente comme telle.
La culotte, conquête tardive
Le vêtement qui nous semble le plus élémentaire est l’un des plus tardifs. Quand la mode néoclassique des années 1790 impose des étoffes fines et des robes collantes, des « drawers », pantalons de dessous, entrent dans la garde-robe des femmes par souci de décence, comme le rappelle le Victoria and Albert Museum. Le musée conserve des drawers de 1834 en coton cousu à la main, mi-mollet, aux jambes taillées séparément, croisées à la taille et serrées par un cordon.
C’est là un paradoxe qu’il vaut la peine de dire : ce qui devait protéger la décence a installé dans la garde-robe féminine un vêtement à deux jambes entre la peau et la robe, c’est-à-dire un dessous qui existe pour lui-même et non pour tenir une silhouette. La légende veut que Catherine de Médicis ait inventé la culotte féminine pour monter à cheval ; elle n’a pas de preuve, et le site la range parmi les anecdotes démêlées. Les dates de la généralisation de la culotte fermée ne sont pas, en revanche, établies par les sources que nous avons lues, et nous préférons ne pas en donner. Le récit détaillé est dans l’histoire de la culotte.
La querelle du corset : des procès, puis des mesures
Le corset est l’objet le plus accusé de la lingerie, et le mieux documenté. En 1793, le médecin allemand Samuel Thomas von Sömmerring publie à Berlin Über die Wirkungen der Schnürbrüste (« Sur les effets des corsets »), un des premiers traités médicaux contre le laçage serré. En 1881, à Londres, la Rational Dress Society proteste contre toute mode qui déforme le corps ou gêne ses mouvements. En 1893, Léoty publie son histoire du corset, qui comprend un chapitre d’hygiène. Le chapitre premier du livre que le docteur Ludovic O’Followell fait paraître en 1908, Le Corset, étude médicale, constate que le corset « a vu se liguer contre lui poètes, philosophes, hygiénistes, médecins ».
Ce même O’Followell est pourtant plus nuancé que sa réputation. Utilisant mensurations, photographies et radiographies, il écrit, selon le sommaire de l’édition de 1908 : « on a souvent exagéré l’action néfaste du corset sur la cage thoracique » et « le port d’un corset ne peut entraver sérieusement la fonction respiratoire, que lorsque ce vêtement est serré ». Il juge aussi que rechercher une fine taille au détriment de sa santé est une folie. Le médecin de 1908 ne défend donc ni le corset ni son procès : il demande qu’on mesure. L’historienne Valerie Steele, dans The Corset: A Cultural History (2001), juge en outre entièrement mythique le récit des côtes retirées pour affiner la taille, comme le rapporte le musée Lancaster History. Le dossier complet, avec les citations de l’époque, est dans l’article Le corset était-il dangereux ?
Ce que montre cette querelle dépasse le corset. Elle prouve que le dessous est, dès le XIXe siècle, un enjeu de santé publique et de morale en même temps : on mesure, on radiographie, on prêche. C’est aussi, nous le verrons, ce qui prépare le terrain de ceux qui défendent un autre dessous.
Cadolle, Jacob : le soutien-gorge entre dans le droit
Reste à dire comment le soutien-gorge moderne a pris forme, et le sujet est traité en détail ailleurs. En 1889, Herminie Cadolle présente à l’Exposition universelle de Paris un corset coupé en deux, le « corselet-gorge », souvent considéré comme l’ancêtre du soutien-gorge ; elle ne dépose son brevet qu’en 1898, comme le rappelle l’INPI. Le 3 novembre 1914, Mary Phelps Jacob obtient le brevet américain n° 1 115 674 pour un « Brassiere ». Ces deux épisodes, ainsi que les années 1920 qui suivent, sont racontés sur le site frère lingerie-sensuelle.fr, qui leur consacre des pages entières : nous les citons ici comme jalons, sans les réécrire.
Un point mérite pourtant d’être posé ici : aucune date de brevet ne dit qui a inventé le soutien-gorge, puisque Lengberg est antérieur de plusieurs siècles. La question « qui l’a inventé ? » est mal posée. Le droit des brevets enregistre une solution à un moment donné ; l’histoire, elle, montre une suite de réponses à un même problème, soutenir sans comprimer, qui se sont succédé sans se connaître, de Lengberg à l’obus et au Wonderbra.
Nylon, élasthanne, Wonderbra : les fibres du XXe siècle
Le nylon et la guerre : quand une fibre devient un enjeu
Avec le nylon, la lingerie entre dans l’ère industrielle de l’attente. Présenté au public en 1938-1939, il fait son entrée dans les magasins américains en mai 1940 : selon le Science History Institute, les bas de nylon arrivent sur le marché national le 15 mai 1940, à 1,15 dollar la paire, et sont épuisés dans la plupart des magasins à midi. Après l’entrée en guerre des États-Unis, en décembre 1941, la fibre est sévèrement rationnée et réservée à l’effort de guerre, notamment aux parachutes. En France, l’usine Rhodiaceta de Vaise, près de Lyon, produit ses premiers bas en nylon en 1945 : voir la soie lyonnaise et les dessous. Des Américaines remplacent alors les bas par du maquillage pour les jambes et dessinent la « couture » à l’arrière au crayon, comme le montre un article du Smithsonian Magazine.
L’attente se paie à la paix retrouvée. Dès septembre 1945, des files de centaines, parfois de milliers de femmes se forment pour les bas, que la presse appelle les « nylon riots » ; en juin 1946, à Pittsburgh, 40 000 personnes font la queue sur plus d’un mille pour 13 000 paires. Un détail que les musées documentent également : la soie de parachute a été réemployée en robes de mariée aux États-Unis, pendant et juste après la guerre, selon The Henry Ford. En revanche, aucune des sources lues ne décrit de sous-vêtements en soie de parachute : cette image, très répandue, n’est pas documentée. Le récit complet est dans l’article sur la lingerie en temps de guerre.
De l’élasthanne au Wonderbra : la silhouette fabriquée
La dernière rupture est celle de l’élasticité. En 1962, la fibre élastique de DuPont, mise au point par Joseph Shivers et brevetée en 1958, est lancée sous le nom de Lycra, comme le raconte le Smithsonian. À partir de là, le dessous peut mouler sans armature rigide, et la silhouette devient un produit que l’on fabrique par la coupe et la matière plutôt que par la contrainte.
Le Wonderbra illustre cette fabrication, et son histoire est plus compliquée que sa légende. Les jalons, d’après l’encyclopédie du musée McCord Stewart, sont les suivants :
- à la fin des années 1930, Israel Pilot, de la firme D’Amour Foundations à New York, crée le nom pour un modèle à bretelle diagonale brevetée ;
- en 1939, Moses Nadler fonde à Montréal la Canadian Lady Corset Company et signe une licence pour le fabriquer et le vendre au Canada ;
- en 1966, le modèle Dreamlift 1300, considéré comme le premier push-up conçu au Canada, figure au catalogue : son patron compte plus de cinquante pièces et il est l’œuvre de la styliste Louise Poirier ;
- en 1968, l’entreprise est vendue à Consolidated Foods de Chicago, aujourd’hui Sara Lee.
Le nom est donc d’abord américain, et la marque n’a pas été rachetée par Sara Lee en 1994, contrairement à une version répandue.
Quant à 1994, c’est l’année de l’affiche « Hello Boys. The one and only Wonderbra », conçue par l’agence TBWA pour Playtex, photographiée par Ellen von Unwerth, avec Eva Herzigová pour modèle. Le Victoria and Albert Museum note que la campagne était inhabituelle, car la publicité de sous-vêtements se limitait jusque-là aux magazines féminins. La légende qui veut que l’affiche ait provoqué des accidents de voiture n’a, selon CNN, aucune preuve : nous la traitons parmi les anecdotes démêlées du site. Le parcours complet, de l’obus des années 1950 au push-up, a son propre article.
Ce que chaque rupture a changé : une lecture d’ensemble
| Rupture | Date ou époque | Ce qu’elle rend possible | Lecture de la rédaction |
|---|---|---|---|
| Bandes, cuir, tissu noué | Fin du Ier siècle | Contenir, sans forme préformée | On en parle par l’humour et le désir |
| Bonnets cousus en lin | XVe siècle (Lengberg) | Séparer et soutenir | Un savoir-faire plus ancien qu’on ne le pensait |
| Corps piqué, busc, vertugadin | XVIe siècle | Modeler le buste, élargir la jupe | Le dessous devient une architecture |
| Drawers | Années 1790 | Deux jambes sous la robe | Un dessous qui existe pour lui-même |
| Crinoline à cage d’acier | 1856 | Un volume léger, mais inflammable | La jupe tient le corps à distance |
| Corselet-gorge, brevet de brassière | 1889, 1914 | Un soutien-gorge protégé par le droit | On brevète une solution, pas une première |
| Nylon | 1940 | Un bas de masse, puis rationné | Une fibre devient un objet de file d’attente |
| Élasthanne | 1962 | Mouler sans armature rigide | La silhouette se fabrique par la matière |
| Affiche « Hello Boys » | 1994 | Mettre la lingerie sur les murs de la rue | Le dessous quitte la presse féminine |
Cette lecture est une interprétation, la nôtre, et non un résultat de recherche : les sources sur lesquelles elle s’appuie établissent les dates et les objets, pas l’effet social que nous en tirons. Elle a au moins l’avantage de fournir un fil. Chaque rupture a répondu à une demande précise, de décence, de silhouette, de soutien, de mouvement, et chaque fois la réponse a déplacé la frontière entre ce qu’on cache et ce qu’on montre.
Ce que l’histoire de la lingerie enseigne, et ce qu’elle ne dit pas
Trois enseignements se dégagent de ce parcours :
- La lingerie n’a jamais été un simple progrès linéaire : le corset a été attaqué par des médecins dès 1793, puis examiné en 1908 par un médecin qui juge l’accusation exagérée tout en condamnant le serrage.
- Les chiffres répétés sont presque toujours les moins sûrs : les « 3 000 mortes » de la crinoline, les côtes retirées, les accidents du Wonderbra relèvent de la légende, et les sources solides sont des textes de l’époque, des objets de musée et des brevets.
- L’intime est un espace de négociation : chaque rupture a obligé les femmes, les hommes, les médecins et les marchands à redéfinir ce que l’on peut montrer.
Cette page n’est pas exhaustive. Elle laisse de côté plusieurs chapitres que le réseau traite ailleurs, ou que nous ne traitons pas faute de sources lues : la dentelle de Calais-Caudry, les silhouettes des Années folles, ou l’histoire des maisons de couture. Pour poursuivre, deux pistes. La première est la philosophie de la lingerie, qui interroge la pudeur et le regard. La seconde est la place de la lingerie dans la société, avec les métiers qui la fabriquent et la morale qui l’encadre. Dans les deux cas, l’histoire reste la même : celle d’un vêtement qu’on ne voit presque pas et qui dit presque tout.
Questions fréquentes
Les Romaines portaient-elles un soutien-gorge ?
Non, pas au sens d'une pièce à bonnets. Les textes latins parlent de bandes, de cuir et de fichus qui entourent la poitrine, jamais de bonnets. Le mot « soutien-gorge » appliqué à Rome est un raccourci moderne.
Quel est le plus ancien soutien-gorge à bonnets connu ?
Les pièces de lin à bonnets cousus retrouvées au château de Lengberg, au Tyrol, datées du XVe siècle par le carbone 14. Selon l'Université d'Innsbruck, elles repoussent de plus de cinq siècles la date des plus anciens sous-vêtements féminins à bonnets connus.
Qui a inventé le soutien-gorge ?
Personne seul. Herminie Cadolle présente un corset coupé en deux en 1889, Mary Phelps Jacob obtient un brevet américain de brassière en 1914, et les pièces de Lengberg sont bien plus anciennes. L'invention est une suite de solutions, pas un moment unique.
Le corset a-t-il vraiment été aussi dangereux qu'on le dit ?
La question divise déjà les médecins de l'époque. En 1908, le docteur O'Followell écrit que l'action néfaste du corset sur la cage thoracique a souvent été exagérée, tout en jugeant qu'il devient un problème lorsqu'il est serré. Le récit des côtes retirées est jugé mythique par l'historienne Valerie Steele.
Pourquoi le nylon a-t-il marqué l'histoire de la lingerie ?
Parce qu'il a fait du bas un produit de masse convoité : en mai 1940, les bas de nylon sont épuisés dans la plupart des magasins américains à midi, et en juin 1946, 40 000 personnes font la queue à Pittsburgh pour 13 000 paires.
Le Wonderbra a-t-il été inventé en 1994 ?
Non. Le nom est américain et date de la fin des années 1930, le modèle push-up Dreamlift 1300 figure au catalogue canadien de 1966, et 1994 est l'année de l'affiche « Hello Boys » qui en fait un phénomène de publicité au Royaume-Uni.