
Histoire de la culotte : pourquoi les femmes l'ont adoptée si tard
XVIe - XXe siècle, France, Angleterre, Italie
Culotte d'homme, drawers de 1834, bloomers, pantalon interdit : l'histoire d'un vêtement féminin au nom masculin, et ce que les sources permettent d'en dire.
Les femmes n’ont pas adopté la culotte si tard qu’on le dit, mais elles ont obtenu tard le droit de la montrer : le pantalon de dessous existe pour elles dès le XVIe siècle et entre dans l’usage vers 1790, alors que le pantalon visible leur reste fermé jusqu’au XXe siècle. Le mot est un piège. « Culotte » désigne aujourd’hui le sous-vêtement féminin le plus courant, et pourtant il a d’abord nommé un vêtement d’homme, visible, élégant, réservé aux hommes de la haute société. La culotte des femmes porte un nom d’emprunt, et l’expression « porter la culotte », qui dit qu’une épouse commande, en garde la trace : l’autorité conjugale y passe par un vêtement d’homme.
Cette histoire est difficile à raconter parce que les sources sont inégales. Il y a des pièces de musée, rares, des comptes de garde-robe, des dictionnaires, un historien de la mode qui s’exprime à la radio. Il n’y a pas de date de naissance, ni d’inventeur, ni de moment où « tout change ». Cet article fait le tri : il dit ce qui est établi, ce qui est une légende, et ce que nous ne savons pas dater. Pour situer ce vêtement dans la longue durée, la frise de l’histoire de la lingerie en donne les jalons.
Un mot d’homme : la culotte avant les femmes
Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) donne le mot comme dérivé de « cul », attesté au XVe siècle dans l’expression « hauts de chausses à la culotte ». Les définitions de l’Académie se lisent dans cet ordre :
- un « vêtement masculin de dessus couvrant le corps depuis la ceinture jusqu’aux genoux, serré à la taille et aux jambes, par opposition à pantalon » ; la culotte et les bas accompagnaient l’habit à la française sous l’Ancien Régime, et les officiers de l’Empire portaient la culotte de peau ;
- le vêtement analogue que portent les enfants et les sportifs ;
- l’expression familière « c’est elle qui porte la culotte dans le ménage, c’est elle qui commande » ;
- en quatrième sens seulement, le « sous-vêtement féminin couvrant le corps de la ceinture jusqu’aux cuisses ».
L’ordre des sens est une leçon d’histoire, à lire avec prudence : un dictionnaire classe, il ne date pas. On y voit pourtant que le mot a changé de camp par glissements successifs, de la culotte masculine de dessus à celle des enfants et des sportifs, puis au dessous des femmes. Les sans-culottes de la Révolution sont l’autre face du même mot : selon l’Académie, le nom fut donné d’abord par mépris, par les aristocrates qui portaient la culotte, aux hommes du peuple vêtus d’un pantalon, puis repris avec fierté par les révolutionnaires. Le pantalon est alors l’habit de ceux qui refusent la culotte, et il reste, pour longtemps, un habit d’hommes.
L’historien de la mode Denis Bruna, interrogé par France Inter, résume la situation : les hommes étaient « les seuls à porter la culotte » jusqu’aux années soixante. Il précise que la Révolution de 1789 donne au pantalon sa forme moderne, « mais toujours sous emprise masculine » : l’universalisation du pantalon ne s’étend pas aux femmes. Le propos complet est disponible sur le site de la radio. Il aide à comprendre la question du titre : si les femmes ont adopté la culotte « si tard », c’est aussi parce que, pendant longtemps, le pantalon leur était fermé en public.
Avant 1790 : des pièces éparses et une réputation
Pour les pantalons de dessous, les sources sont plus anciennes qu’on ne le dit, mais moins nombreuses qu’on ne le croit. La meilleure synthèse récente est celle de Sarah Bendall, historienne de la mode du début de l’époque moderne, qui rassemble, sur son blog, des comptes de garde-robe et des inventaires. Elle cite l’ouvrage de Susan North, Sweet and Clean?, qui parle des « drawers for women » comme d’une question qui « continue de déconcerter les historiens du vêtement » (traduction de la rédaction). Les pièces rassemblées sont les suivantes.
| Date | Pièce ou document | Ce que cela montre |
|---|---|---|
| 1563 | Gravure de Ferrando Bertelli, Venetian Woman (likely a courtesan) with Moveable Skirt, conservée au Metropolitan Museum | Sarah Bendall la cite à l’appui de l’association, en Italie, entre pantalons de dessous et courtisanes |
| 1603 | Drawers de l’effigie funéraire d’Élisabeth Ire, Westminster Abbey | Elles furent construites pour les funérailles ; on ignore si la reine en portait de son vivant ou si elles servaient à donner du volume à l’effigie |
| 1631 et 1639 | Comptes de la garde-robe d’Henriette-Marie, reine d’Angleterre | Son tailleur facture « 18 pare of Holland drawers », puis un autre tailleur remet à la garde-robe deux paires de drawers en laine |
| 1642 | Inventaire après décès d’Elizabeth Burges, veuve, à Bristol | « one payer of cotten drawers at s. j », une paire de drawers en coton à un shilling : une femme hors de la cour en possède |
| 1688 | Compte de la garde-robe de Catherine de Bragance | Du « fine frieze holland for drawers for her majesty » : de la toile fine pour des drawers |
Ce tableau ne prouve ni que toutes les femmes en portaient, ni qu’elles n’en portaient pas. Il prouve que des pantalons de dessous existent pour des femmes dès le XVIe siècle, dans la haute société et chez une veuve de Bristol, et que les tailleurs les fabriquent pour les deux sexes. Pour la reine Élisabeth, la prudence s’impose : Janet Arnold, qui a examiné les drawers de l’effigie, les décrit en futaine, froncés dans une ceinture à œillets comme celle de braies, mais elles sont rembourrées de ce qui semble être du chanvre, et l’on ignore si c’est un vêtement que la reine portait ou une pièce faite pour donner du volume aux hanches et aux jambes de l’effigie.
Le vêtement a aussi une réputation. Sarah Bendall rappelle que la plus grande part des témoignages sur les drawers féminins au XVIe siècle vient d’Italie, où les sources décrivent des courtisanes qui en portent, dans une mise en scène d’érotisme qui brouille les genres. Des ballades anglaises de l’époque montrent des couples qui se disputent pour savoir qui porte les drawers, ou les braies : on retrouve la bataille de la culotte, sans le mot. Mais Sarah Bendall prévient que la littérature moralisatrice en dit plus sur les angoisses d’une époque que sur ses pratiques. L’association entre le pantalon et la courtisane est donc établie dans les images, pas dans les usages.
C’est dans ce contexte qu’il faut placer une légende que l’on lit partout : Catherine de Médicis aurait inventé la culotte féminine, pour monter à cheval. Aucune preuve n’a été trouvée. Le récit relève du même mécanisme que d’autres histoires de ce site, où l’on attribue à une figure célèbre l’invention d’un objet dont l’origine est diffuse : il est classé avec ses semblables dans la page des anecdotes sur la lingerie.
Années 1790 : la mousseline et la décence
Le moment où le pantalon de dessous entre dans l’usage courant, c’est la fin du XVIIIe siècle. La notice du Victoria and Albert Museum, pour une paire de drawers britanniques de 1834, l’énonce clairement : lorsque les étoffes transparentes et les formes collantes de la mode néoclassique deviennent à la mode, dans les années 1790, les drawers sont introduits dans la garde-robe féminine « par souci de décence ». La décence invoquée par le musée a une cause très matérielle : une étoffe qui ne cache plus les jambes appelle une doublure.
Denis Bruna décrit le même mouvement côté français : les femmes « ont d’abord commencé à porter des pantalons de lingerie sous les robes dans les années 1790-1800 », un dessous « en partie visible puisqu’on le voyait sous les robes qui étaient longues ». Avec les Merveilleuses du Directoire (1795-1799) et la mode « à la grecque », dit-il, les robes sont si fines qu’on enfile dessous une forme de pantalon très collant, de couleur chair, « tel un legging mais non visible ». Il ajoute que les Parisiennes ont officialisé ce pantalon sous-vêtement comme une mode courante au XIXe siècle.
Ce détail éclaire la question du titre. La culotte n’est pas adoptée « tard » au sens où personne n’y aurait pensé plus tôt : elle est adoptée quand une mode la rend nécessaire, et cette mode est elle-même, dans les années 1790, une rupture avec le volume des siècles précédents. Le volume de la jupe, lui, changera plusieurs fois par la suite : c’est l’histoire des paniers et des crinolines.
Une paire de 1834 : ce que dit la pièce, ce qu’elle ne dit pas
La pièce la plus précise que l’on puisse consulter est la paire de drawers de 1834 conservée au V&A, à South Kensington. La notice du musée la décrit ainsi :
- coton cousu à la main ;
- jambes qui arrivent à mi-mollet, ornées de plis ;
- jambes taillées séparément et en biais, croisées l’une sur l’autre à la ceinture ;
- ceinture que l’on règle par un cordon.
La paire fait partie d’un ensemble qui illustre les dessous des femmes dans les années 1830 : la chemise, que le musée rappelle être restée un élément essentiel du dessous pendant des siècles, et que l’on appelait plus poliment, au XIXe siècle, de son nom français.
Il faut aussi dire ce que la notice ne dit pas. On lit parfois que les drawers du XIXe siècle étaient « à entrejambe ouvert », avec deux jambes séparées, pour des raisons pratiques. La pièce du V&A a bien des jambes taillées séparément et croisées à la ceinture, mais la notice ne la décrit pas comme « ouverte » et ne généralise rien : la formule sûre est donc « un modèle à deux jambes séparées, comme celui de 1834 conservé au V&A », et pas « la norme du XIXe siècle ». De même, le passage à la culotte à entrejambe cousu, plus proche de celle d’aujourd’hui, ne peut pas être daté à partir des sources lues.
Du dessous au dessus : le pantalon que les femmes n’avaient pas le droit de porter
Parallèlement, une autre histoire se déroule, qui explique pourquoi le mot a mis si longtemps à changer de camp : celle du pantalon visible. Selon le résumé de l’émission de France Inter, le premier pantalon féminin fut donc un sous-vêtement, caché par la robe, « apanage de la femme depuis la Renaissance ». À Paris, y lit-on, les femmes ne sont autorisées à porter le pantalon que dans certaines circonstances, médicales par exemple, ou dans l’exercice d’un métier réputé masculin ; Denis Bruna évoque des femmes célèbres obligées de renouveler leur « permis de travestissement », et l’article cite George Sand et Rosa Bonheur parmi celles qui contournent l’interdit.
Dans le monde anglophone, le mot « bloomer » vient du nom de la féministe américaine Amelia Bloomer (une représentation d’elle est datée de 1851). Elle a popularisé ce pantalon bouffant dans son journal The Lily sans l’avoir inventé : selon le National Park Service, la tenue avait d’abord été portée par Elizabeth Smith Miller. Selon le même résumé, ce vêtement a contribué à changer les normes et les représentations vestimentaires des Françaises. Les premières féministes revendiquent le pantalon parce qu’il est plus confortable et moins entravant, quand les jupes superposaient de nombreuses couches. Le sport (équitation, cyclisme) fait ensuite évoluer le costume féminin. Pour l’historien, le pantalon devient un vêtement féminin « à partir, essentiellement, des années soixante », et il précise que le règlement préfectoral de Paris qui interdisait aux femmes de porter des pantalons n’a été abrogé qu’en janvier 2013, sans que cela les ait empêchées de le porter librement dans la rue depuis les années soixante.
Les deux histoires se superposent : pendant que le pantalon de dessous entre dans la garde-robe, le pantalon visible reste fermé aux femmes, sauf dérogations. C’est une façon de lire le titre de cet article. Les femmes n’ont pas adopté « tard » la culotte comme sous-vêtement ; elles ont obtenu tard le droit de porter ouvertement ce qui, pendant près de deux siècles, a été à la fois caché sous leurs jupes et interdit au grand jour. Pour la lecture sociale de ce partage, voir l’article sur les lingères et les corsetières, qui raconte les ouvrières qui fabriquaient ces pièces, et celui sur le corset et les médecins, qui montre comment d’autres vêtements féminins ont été discutés par des hommes.
Le mot change de camp : de la culotte du sport à la culotte des femmes
Reste à comprendre comment le mot est passé de la culotte de l’homme à la culotte de la femme. Sur ce point, les sources lues sont silencieuses : le dictionnaire de l’Académie donne le résultat, pas la date. Ce que l’on peut établir, c’est que d’autres pays ont suivi leur propre chemin. Au Japon, par exemple, la culotte (zurōsu) était déjà répandue dans les écoles de filles avant 1932 : un article de presse du 15 décembre 1902 en recommandait le port, et en 1919 le lycée de jeunes filles le plus prestigieux de l’époque, aujourd’hui rattaché à l’université Ochanomizu, l’imposait à toutes ses élèves. Cette chronologie, établie par une équipe du Musée national d’ethnologie, met à mal la légende de l’incendie de Shirokiya, selon laquelle les employées seraient mortes par pudeur faute de culotte : elle est racontée à part, dans l’article sur le yumoji, le nagajuban et Shirokiya.
Une dernière anecdote montre que la culotte est devenue un objet d’histoire, et même de collection. En 2008, la maison de ventes Hansons, dans le Derbyshire, a vendu pour 4 500 livres une paire de culottes attribuées à la reine Victoria, d’un tour de taille d’environ 50 pouces. En octobre 2014, des culottes de soie de 52 pouces, attribuées à la reine et datées des années 1890, se sont vendues 6 200 livres à Westenhanger Auctioneers, près d’Ashford. Le mot décisif est « attribuées » : l’attribution repose sur la provenance familiale et sur des marques, comme un monogramme VR, et aucune authentification scientifique n’est publiée.
Ce que cette histoire dit du corps des femmes
Que retenir ? D’abord, que l’idée d’une adoption « tardive » demande à être corrigée dans les deux sens. Des pantalons de dessous existent pour des femmes depuis le XVIe siècle, dans des sources nombreuses mais éparses, et leur réputation (courtisane, moquerie, querelle de ménage) a longtemps pesé sur leur usage. Mais l’usage courant ne date que de la fin du XVIIIe siècle, et le droit d’afficher le pantalon en public ne vient qu’au XXe. Il y a donc deux dates dans la question, et elles ne disent pas la même chose.
Ensuite, que la culotte a eu une fonction qui n’est pas celle du corset ou du soutien-gorge. Le corset façonne le corps, le soutien-gorge le soutient ; la culotte, elle, couvre. Son histoire est celle de ce qu’on a décidé de cacher entre les jambes d’une femme, de la mousseline qui l’exigeait aux discussions sur la décence. C’est à ce titre qu’elle croise la question de la pudeur : jusqu’où fallait-il recouvrir un corps de femme pour que les autres puissent le regarder sans gêne ?
Enfin, qu’il manque encore des pièces. La date à laquelle la culotte à entrejambe fermé s’impose, le vocabulaire exact que l’on employait pour chaque modèle, les usages selon les classes sociales : tout cela demande des sources que nous n’avons pas lues, notamment dans les collections de mode françaises. Pour suivre ce que la lingerie est devenue dans les décennies suivantes, lingerie-sensuelle.fr propose une page sur la lingerie des Années folles. Quant au mot, il garde sa part d’histoire : quand une épouse « porte la culotte », elle emploie, sans le savoir, le nom d’un vêtement que son aïeule ne pouvait pas, en principe, enfiler en public.
Questions fréquentes
Pourquoi dit-on « porter la culotte » ?
Parce que la culotte, jusqu'à la Révolution, est un vêtement masculin de dessus, couvrant le corps de la ceinture aux genoux. Selon le dictionnaire de l'Académie française, « c'est elle qui porte la culotte dans le ménage » signifie qu'elle commande. L'historien Denis Bruna rappelle que les hommes étaient les seuls à « porter la culotte » jusqu'aux années 1960.
Catherine de Médicis a-t-elle inventé la culotte féminine ?
Non, ou plutôt : rien ne le prouve. L'idée qu'elle l'aurait inventée pour monter à cheval est une légende. Les sources montrent des pantalons de dessous pour femmes dès le XVIe siècle en Italie, mais pas d'inventeur identifiable.
Depuis quand les femmes portent-elles un pantalon de dessous ?
Des pièces isolées existent dès le XVIe siècle, mais l'usage se répand dans les années 1790-1800, avec les robes de mousseline fines de la mode néoclassique : les drawers sont alors introduits dans la garde-robe féminine, selon le Victoria and Albert Museum, par souci de décence.
À quoi ressemblaient les drawers de 1834 ?
La paire conservée au V&A est en coton cousu à la main, avec des jambes mi-mollet garnies de plis, taillées séparément et en biais, croisées à la taille et serrées par un cordon. La notice ne précise pas si l'entrejambe était ouvert.
Quand a-t-on dit que la culotte était un sous-vêtement féminin ?
Le dictionnaire de l'Académie française enregistre aujourd'hui, en quatrième sens, le « sous-vêtement féminin couvrant le corps de la ceinture jusqu'aux cuisses ». La date à laquelle la culotte à entrejambe fermé se généralise n'est établie par aucune des sources lues pour cet article.