
Lingerie en temps de guerre : parachutes, bas peints, rationnement
1914 - 1946, États-Unis et Royaume-Uni
Nylon réservé aux parachutes, coupons britanniques, jambes maquillées, robes de mariée en soie de parachute : ce que la guerre a fait aux bas et aux dessous.
Les guerres mondiales n’ont pas inventé la lingerie, mais elles ont fixé ce qu’on pouvait en fabriquer, en vendre et en porter. La matière d’abord : la soie, puis le nylon, ont quitté les bas des femmes pour les parachutes. Le temps ensuite : à partir de 1941, au Royaume-Uni, un carnet de coupons règle la garde-robe d’une année. Le geste enfin : des femmes se dessinent une couture dans le dos de la jambe, faute de bas pour la porter.
Cet article s’en tient aux faits que les sources lues permettent d’écrire, et ce sont surtout des faits américains et britanniques. Il en laisse volontairement de côté plusieurs qu’on lit partout (soutiens-gorge en soie de parachute, chiffres mirobolants sur les ventes de nylon, dates exactes de rationnement pour d’autres pays), parce qu’aucune source solide n’a été trouvée. Pour la place de cette période dans le temps long, voir l’histoire de la lingerie.
Mai 1940 : le nylon arrive, les files d’attente aussi
Pour comprendre ce que la guerre retire aux femmes, il faut voir ce qu’elle interrompt. Le nylon est une fibre synthétique mise au point par DuPont. Selon le Science History Institute, une petite quantité des premiers bas est mise en vente à Wilmington, dans le Delaware, en octobre 1939, mais ils n’atteignent le marché national qu’en mai 1940. Offerts à 1,15 dollar la paire, ils sont épuisés dans la plupart des magasins à midi. Les sources ne s’accordent pas sur le jour exact : le Science History Institute écrit le 15 mai, le Smithsonian parle du 16 mai, « Nylon Day ». Le Smithsonian ajoute que quatre millions de paires, des bas bruns, arrivent dans les grands magasins des États-Unis et se vendent en deux jours.
Le succès est immédiat. Dans les deux ans qui suivent son introduction, DuPont a capté 30 % du marché des bas de type « full-fashioned », dit encore le Science History Institute. Les bas de soie, qui ne s’étiraient pas, se nettoyaient mal et filaient facilement, mais avaient été la norme, sont rapidement supplantés, note le Smithsonian. C’est dans ce moment d’enthousiasme que la guerre arrive.
1941-1945 : le nylon part à l’armée
Les États-Unis entrent en guerre fin 1941. Mais la production civile de nylon est réorientée un peu plus tôt : en novembre 1941, DuPont fait passer sa fabrication de nylon du marché de consommation à la production militaire, en remplacement de la soie japonaise. La proportion est impressionnante : en 1940, 90 % du nylon de DuPont avait servi à faire des bas ; en 1942, la quasi-totalité va aux parachutes et aux câbles de pneus. Le nylon est ensuite employé pour des câbles de remorquage de planeurs, des réservoirs d’avion, des gilets pare-éclats, des lacets, des moustiquaires et des hamacs. Le Smithsonian donne une liste voisine : le nylon est alors « permis seulement » dans la fabrication de parachutes, de câbles de pneus, de cordes, de réservoirs d’avion, de lacets, de moustiquaires et de hamacs.
Un marché noir apparaît, bien sûr. Le Science History Institute cite l’exemple d’un entrepreneur qui a gagné 100 000 dollars grâce à des bas fabriqués à partir d’une cargaison de nylon détournée. Mais pour la plupart des Américaines, les bas manquent, et il faut se débrouiller. Le Smithsonian résume la situation d’une phrase : les femmes avaient « vu l’avenir », et cet avenir les habillait de nylon, il leur fallait donc être inventives.
Les jambes maquillées : une couture au crayon
C’est ici que naît l’image la plus connue de la lingerie de guerre : les bas peints. Le Smithsonian décrit le procédé : on recouvre ses jambes d’une couche de maquillage couleur chair, un « bas liquide », puis on trace à l’arrière de chaque jambe, au crayon à sourcils ou à l’eye-liner noir, une couture en trompe-l’œil. Les plus appliquées utilisaient un appareil improvisé, fait d’un manche de tournevis, d’une pince de vélo et d’un crayon, que le magazine illustre par une photographie de 1942. En 1944, un grand magasin tient un comptoir de maquillage pour jambes pour conseiller ses clientes. Le Smithsonian cite plusieurs produits qui se vendaient alors, parmi lesquels :
- le Leg Make-up d’Ann Barton ;
- la lotion pour bas de Harriet Hubbard Ayer ;
- le Leg Art de Patrick ;
- le Leg Stick d’Helena Rubinstein ;
- le Pan-Cake de Max Factor.
On a une image de ce geste hors des États-Unis. Une photographie conservée par la State Library of Queensland, datée de septembre 1941, montre à Brisbane une jeune femme assise sur un tabouret, dans un décor de présentation entouré de cartons du produit, tandis qu’une autre femme, agenouillée, lui applique le liquide sur la jambe : la légende de la bibliothèque parle de bas liquides (« liquid hosiery ») appliqués dans un magasin.
Ce geste dit quelque chose du rapport entre les hommes, les femmes et le regard. On peut y lire ceci : se dessiner une couture dans le dos n’a de sens que pour un regard qui vient de derrière ; le bas peint est fait pour être vu, pas pour tenir chaud, et le fait que l’on imite le bas alors qu’il n’y en a plus suggère que la jambe habillée était devenue une attente. Le Smithsonian le dit joliment : une mode nouvelle est née du rationnement du nylon.
Royaume-Uni : le carnet de coupons
De l’autre côté de l’Atlantique, la contrainte est d’une autre nature. Selon World History Encyclopedia, les vêtements sont rationnés au Royaume-Uni à partir de juin 1941, en réponse à une forte hausse des prix. Le but est d’abord de réduire les ventes pour libérer de la main-d’œuvre. Oliver Lyttelton, président du Board of Trade en 1940 et 1941, l’explique ainsi, dans un propos que l’article reprend : « Ce fut très simple : la différence entre les vêtements rationnés et les vêtements libres, c’est quatre cent cinquante mille ouvriers, tout simplement… et les gens étaient heureux d’être un peu défraîchis et sentaient qu’ils faisaient leur part. » (traduction de la rédaction). Il s’agit aussi d’économiser les matières nécessaires aux uniformes.
Le système est celui des points. Chaque objet vaut un nombre de coupons, calculé d’après la quantité de matière et le travail de fabrication, et l’on paie en argent et en coupons. Un adulte reçoit un carnet de 66 points, qui doit durer un an (le chiffre est réduit en 1945) ; les enfants, qui usent plus vite leurs vêtements, en reçoivent 76.
| Article | Coupons |
|---|---|
| Une paire de bas | 2 |
| Un pantalon | 8 |
| Une robe | 11 |
| Chaussures de femme | 5 |
| Chaussures d’homme | 7 |
Ce tableau montre que, pour une adulte, une paire de bas coûtait un trente-troisième de l’année. Le système prévoyait des échappatoires : on obtenait des coupons supplémentaires en donnant des vêtements d’enfant devenus trop petits, et la Women’s Voluntary Service organisait des centres où l’on échangeait de vieux vêtements. Le gouvernement encourageait aussi les créateurs à dessiner des vêtements « utilitaires », plus simples, qui économisaient la matière, et lançait des campagnes d’affiches invitant à réparer plutôt qu’à racheter : « make do and mend ». Le fil à repriser, précise l’article, ne fut jamais rationné. On recyclait aussi le tissu : rideaux, y compris les rideaux d’occultation, et housses de meubles devenaient des vêtements. Les métiers de la couture et de la bonneterie qui faisaient vivre ces vêtements ont leur propre article, sur les lingères et les corsetières.
L’article conclut sur une conséquence durable : la simplification des modèles et la fabrication en série de quelques coupes ont imposé des vêtements plus pratiques et plus décontractés que la tenue formelle d’avant-guerre. Pour la lingerie, qui n’est pas traitée en détail dans cet article de référence, il faut en rester à ce que le tableau montre : un bas, deux points, sur soixante-six. Sur une autre pénurie, soviétique celle-là, lingerie-sensuelle.fr a une page sur la lingerie soviétique et la pénurie.
La soie du parachute devenue robe de mariée
Reste une histoire que l’on connaît mal. Au début de la guerre, selon le Henry Ford Museum, la plupart des parachutes sont en soie, largement importée du Japon. Quand la guerre coupe l’approvisionnement, les fabricants cherchent un substitut : DuPont, Pioneer Parachute Company et le soyeux Cheney Brothers mettent au point un parachute en nylon. Les derniers parachutes en soie sont achetés par l’armée au printemps 1943, et les troupes reçoivent ensuite des parachutes en nylon. Adeline Gray, parachutiste expérimentée et testeuse chez Pioneer, se porte volontaire pour le premier saut avec le nouveau parachute, en juin 1942.
La suite est une affaire de mariages. Pendant et juste après la guerre, des Américaines taillent des robes de mariée dans des parachutes : les textiles étaient rationnés, donc le tissu de mariage manquait, et un parachute offrait une vingtaine de yards de tissu. Certains venaient de lots défectueux, d’autres avaient été rapportés comme souvenirs par des soldats, d’autres encore avaient servi. Le musée présente la robe de Nancy Wauchek Gillard, mariée en avril 1947 à Gobles, dans le Michigan, dans un parachute en nylon jamais déployé que lui avait offert son futur beau-frère, ancien pilote de la Navy.
Une prudence s’impose ici. Cette histoire est établie pour les robes de mariée. Aucune source lue pour cet article ne décrit des combinaisons, des chemises de nuit ou des soutiens-gorge en soie de parachute : les musées montrent des robes et des blouses, et le récit de « lingerie en soie de parachute » que l’on rencontre parfois reste, à ce stade, sans preuve. C’est typiquement le genre de détail qui se répète parce qu’il est joli. Pour d’autres exemples d’anecdotes de ce genre, voir les anecdotes sur la lingerie.
1945-1946 : les émeutes du nylon
Quand la guerre s’achève, les bas reviennent, et avec eux la foule. Le Science History Institute écrit que les premières paires reviennent dans les magasins en septembre 1945 et que, partout où elles apparaissent, les journaux rapportent des « émeutes du nylon » : des centaines, parfois des milliers de femmes font la queue pour se disputer un stock limité. L’exemple le plus extrême survient à Pittsburgh, en juin 1946 : quarante mille personnes font la queue sur plus d’un mille pour treize mille paires. Le Smithsonian et le Hagley Museum donnent les mêmes chiffres. Un témoin cité par le Science History Institute, Labovsky, rappelle que la demande est restée si forte pendant les années 1940 que DuPont exigeait de tous ses clients, même les plus importants, de payer d’avance.
Ces files d’attente sont l’image inverse des bas peints : après avoir mis la jambe à nu, la guerre la rhabille en masse, et le plaisir de retrouver une marchandise ordinaire prend l’allure d’une ruée. Pour la lingerie américaine de masse après la guerre, voir l’article sur Frederick’s of Hollywood. Les silhouettes de l’après-guerre, elles, font l’objet de l’article sur le soutien-gorge obus et le Wonderbra.
Et la guerre d’avant ? Les corsets et l’acier de 1917
On ne peut pas parler de lingerie en temps de guerre sans évoquer la Première Guerre mondiale et sa légende la plus célèbre : les femmes américaines auraient renoncé à leur corset en 1917 pour économiser de l’acier, de quoi construire des navires de guerre. Le chiffre qui accompagne le récit, 28 000 tonnes, se trouve dans plusieurs publications. Mais aucune des sources lues, parmi lesquelles le site Connecticut History, ne dit d’où il vient. Les unités varient (métal ou acier) et la comparaison aussi (un cuirassé, deux cuirassés), signe habituel d’un nombre qui voyage sans origine.
On lit aussi qu’en 1917, Bernard Baruch, président du War Industries Board, aurait demandé aux femmes d’abandonner leur corset. Cette demande n’est attestée par aucune source primaire lue. Ce que l’on peut écrire prudemment : des fabricants comme Warner, à Bridgeport (Connecticut), ont réduit leur production de corsets pendant la guerre pour économiser le métal. La part de la légende est dans le chiffre et dans l’ordre supposé. Pour l’histoire de cet objet et des discours médicaux qui l’ont entouré, voir l’article sur le corset et les médecins.
Ce que la guerre a changé, et ce qu’on ne peut pas dire
Que retenir de ces épisodes ? Quatre choses se dégagent, et chacune est limitée à ce que les sources permettent :
- La guerre est d’abord une affaire de matière. La soie, puis le nylon, ont quitté les dessous des femmes parce que l’armée en avait besoin ; le Science History Institute chiffre le basculement, de 90 % du nylon dans les bas en 1940 à la quasi-totalité dans les parachutes en 1942.
- La contrainte prend deux formes : aux États-Unis, la pénurie d’une fibre précise ; au Royaume-Uni, un système de points qui met toute la garde-robe sous contrôle.
- La contrainte n’abolit pas la norme : on peut lire dans le bas peint que la jambe habillée restait une attente, au point qu’on la dessine.
- Ce qui est rationné se retrouve plus tard sous forme d’émeute, de collection ou de souvenir, comme la robe de Nancy Gillard.
Il y a aussi ce que l’on ne peut pas dire. Nous n’avons pas de source solide sur le rationnement en France occupée, ni sur le Japon, ni sur l’Union soviétique, et nous ne donnons donc aucune date pour ces pays. Nous n’avons pas non plus de source sur les ventes de nylon en chiffres précis au-delà de ceux cités ici. Quand une page vous dit « 64 millions de paires la première année » ou « DuPont a été réquisitionné en 1942 », elle va plus loin que ce que les sources lues permettent : le seul fait documenté est que DuPont a réorienté sa production vers l’armée à partir de novembre 1941.
On peut enfin se demander ce que ces années disent de la place des femmes. Elles sont à la fois celles dont on rationne les vêtements, celles qui travaillent à l’effort de guerre (le but du rationnement britannique était de libérer des ouvriers) et celles dont on attend qu’elles gardent un certain apparat. Le bas peint, tracé à l’eye-liner, est à la fois un acte de débrouille et une obéissance à l’attente d’un regard. C’est ce double mouvement, plus que le chiffre ou l’anecdote, qui fait de ces années un chapitre de l’histoire de la lingerie, comme le montre aussi l’histoire de la culotte, autre pièce où la décence, le droit et la matière ont réglé ce que les femmes pouvaient porter.
Questions fréquentes
Pourquoi les bas de nylon ont-ils disparu pendant la guerre ?
Selon le Science History Institute, DuPont a réorienté sa production de nylon du marché civil vers l'usage militaire en novembre 1941, en remplacement de la soie japonaise : en 1940, 90 % du nylon allait aux bas, mais dès 1942 la quasi-totalité allait aux parachutes et aux câbles de pneus.
Comment les Américaines remplaçaient-elles leurs bas ?
Elles se maquillaient les jambes avec un fond de teint couleur chair et traçaient au crayon à sourcils ou à eye-liner une fausse couture à l'arrière. Le Smithsonian signale même un appareil improvisé avec un manche de tournevis, une pince de vélo et un crayon (photographie de 1942) et un comptoir de maquillage pour jambes dans un grand magasin en 1944.
Combien de coupons fallait-il pour une paire de bas au Royaume-Uni ?
Deux coupons, d'après le site World History Encyclopedia. Un adulte recevait 66 points pour l'année (chiffre réduit en 1945) : une robe en coûtait onze, un pantalon huit, des chaussures de femme cinq.
A-t-on vraiment fait des robes de mariée avec des parachutes ?
Oui : le Henry Ford Museum documente des robes de mariée américaines taillées dans des parachutes, pendant et juste après la guerre, par exemple en 1947. En revanche, aucune source lue pour cet article ne décrit de sous-vêtements en soie de parachute : on ne peut pas l'affirmer.
Les corsets ont-ils vraiment fourni l'acier d'un cuirassé en 1917 ?
C'est une légende. Le chiffre de 28 000 tonnes revient partout, mais aucune des sources lues n'indique d'où il vient, et l'unité (métal ou acier) varie. On peut seulement écrire que des fabricants comme Warner, à Bridgeport, ont réduit leur production de corsets pendant la guerre.