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La Lingerie
Salle de finition d'une fabrique de corsets à Desborough, en Angleterre, en 1913 : des ouvrières en tablier travaillent à de longues tables
La salle de finition d'une fabrique de corsets anglaise en 1913 : de longues tables, des mains qui cousent et qui plient. Photographie publiée dans The Story of the C.W.S., 1913 ; domaine public (Wikimedia Commons).

Lingères et corsetières : l'histoire des métiers de la lingerie

XIXe-début du XXe siècle, France (Paris), Europe occidentale

Lingères, corsetières, midinettes : les mains, les ateliers et le travail à domicile qui ont fabriqué l'histoire sociale de la lingerie en France.

Une lingère cousait les sous-vêtements ou les draps ; une corsetière fabriquait les corsets. La réponse paraît simple : elle recouvre pourtant une hiérarchie de métiers, des gestes fragmentés et des journées hors de la vitrine. La lingerie n’est pas seulement l’histoire des formes : elle est celle des personnes qui dessinent, coupent, bâtissent, piquent et finissent, parfois en atelier, souvent chez elles. Les « couturières » sont de plus en plus vues comme supérieures aux « lingères » : cette différence sociale compte autant que la technique.

Ces emplois appartiennent à l’immense ensemble de l’habillement. En 1851, plus d’un million de femmes travaillent en France dans ce secteur. Le recensement de 1901 y compte 1 484 000 personnes dans le « travail des étoffes et du vêtement ». Ses chiffres dénombrent les deux sexes : ils ne permettent donc pas d’assigner ces effectifs aux seules femmes.

Le fil passe par le « blanc » mis en spectacle au Bon Marché en 1873, selon Le Figaro, et par la production corsetière de Bridgeport. Mais nous refusons la mythologie d’une lingerie de luxe née d’une griffe : la qualité du cousu main et des finitions repose sur des mains peu visibles. Le travail à domicile et le paiement aux pièces organisent une dépendance concrète ; c’est là que se nouent travail, morale et place des femmes dans la société.

Lingère et corsetière : des métiers distincts dans la couture

Une lingère cousait les sous-vêtements ou les draps ; une corsetière fabriquait les corsets. Ces deux métiers relèvent de la couture, mais ils ne recouvrent ni le même objet ni la même place dans son vocabulaire social. Pendant le XIXe siècle et une grande partie du XXe, Claire Lemercier décrit la couture comme « le métier féminin par excellence en Europe occidentale ». Les dessous doivent donc être replacés dans cette histoire professionnelle vaste, bien au-delà de la seule image d’un atelier élégant.

Apprendre l’aiguille, entrer dans une hiérarchie

L’apprentissage de l’aiguille est massif, sans être indifférencié. À Poitiers, en 1851, 50 % des apprenties sont couturières ; en ajoutant les lingères, culottières et giletières, ces métiers réunissent 90 % des apprenties. La couture constitue ainsi une porte d’entrée majeure dans le travail, mais aussi un classement précoce des tâches et des positions. Les premiers CAP féminins créés en France à partir de 1921 relèvent d’ailleurs de la couture : une reconnaissance scolaire tardive d’un savoir déjà largement transmis par le travail. Cette trajectoire est documentée dans le texte de Claire Lemercier sur les couturières et l’organisation du métier.

La lingère n’est pas une couturière simplement réduite à une autre matière ou à un autre point. En France, les « couturières » sont de plus en plus considérées comme supérieures aux « lingères » ; la variété des appellations traduit des situations de travail hiérarchisées. Réduire cette différence à une mesure de savoir-faire reviendrait à effacer ce qu’elle désigne aussi : une distribution inégale du prestige, des clientes et de la considération attachée au métier. La corsetière, de son côté, renvoie à une fabrication spécialisée, celle du corset, dont l’histoire industrielle ne dissout pas la nécessité des gestes de confection.

Les dessous ne sont donc pas un détail domestique perdu au bas d’une garde-robe. Ils suivent les transformations longues de l’habillement, de ses apprentissages et de ses classements, telles que les retrace l’histoire de la lingerie. Derrière un trousseau, le mot employé pour nommer celle qui l’a cousu pouvait déjà fixer une place dans l’ordre du travail.

Le recensement de 1901 mesure un vaste monde du vêtement

Le recensement du 24 mars 1901 ne livre pas un portrait des seules travailleuses de l’aiguille. Ses effectifs additionnent les deux sexes : les attribuer aux seules femmes serait faux, même si la couture occupe une place majeure dans l’histoire du travail féminin. Publié en 1906, le rapport d’E. Levasseur sur le recensement du 24 mars 1901 permet de distinguer l’ampleur de l’ensemble du vêtement de ses catégories particulières. Le document procède par groupes et intitulés, non par biographies professionnelles ; il ne permet donc pas de déduire un effectif de lingères ou de corsetières à partir de toute ligne où apparaissent la lingerie ou le corset. Cette grille met à disposition une photographie chiffrée, mais son découpage ne suit pas nécessairement les contours précis des métiers et de leurs gestes.

Date du recensement Groupe ou catégorie Effectif
24 mars 1901 Travail des étoffes et du vêtement 1 484 000
24 mars 1901 Couturières en robes 725 000
24 mars 1901 Fabriques de corsets 14 000
24 mars 1901 Fabriques de lingerie, ouvriers compris 180 000

Pour le seul groupe général, la progression est nette : 1 304 000 personnes en 1896, contre 1 484 000 en 1901, soit +13 %. Les 180 000 personnes des fabriques de lingerie ne sont pas le décompte des lingères, pas plus que les 14 000 des fabriques de corsets ne comptent les corsetières : les catégories ne portent pas sur le même objet. Les 725 000 couturières en robes constituent encore une autre entrée, tandis que le total de 1 484 000 couvre le « travail des étoffes et du vêtement ». La statistique ne détaille ni la chaîne des gestes ni les positions dans l’atelier ou hors de lui. Sa force est ailleurs : elle rend visible une économie vaste sans autoriser à réduire le dessous à la robe ou au corset. L’histoire de la culotte rappelle, à sa manière, que le linge de corps déborde ces deux repères.

Du dessin aux finitions : une fabrication divisée, jamais entièrement mécanique

Les quatre étapes d’un vêtement

À partir de 1830, la confection de vêtements de taille standard ne remplace pas seulement le sur mesure : elle découpe le travail. Chaque opération peut être confiée à une main différente, dans un lieu différent, selon une hiérarchie qui ne doit rien au hasard. Le vêtement fini efface cette succession de gestes, comme s’il était sorti d’un seul atelier.

  • Dessin et coupe : conception du modèle, puis préparation des pièces de tissu à assembler.
  • Pré-couture ou bâti : fixation provisoire des éléments, afin de régler la forme avant la couture définitive.
  • Couture solide ou piqûre : assemblage durable des pièces, étape que la machine à coudre transforme en partie.
  • Finitions : derniers travaux de précision, qui donnent au vêtement son aspect achevé et restent largement manuels.

Cette division fait de certaines opérations des tâches réputées faciles à apprendre, donc sous-payées. Elle permet aussi de les séparer géographiquement : le dessin ou la coupe peuvent relever d’un atelier, tandis que d’autres gestes s’exécutent loin de lui. La machine à coudre, brevetée en 1830 par le Français Barthélémy Thimonnier, modifie les gestes d’une étape ; elle ne supprime pas les mains. Dans le premier XXe siècle, le cousu main demeure même un standard de qualité pour toute la lingerie féminine.

Grève des midinettes à Paris, en mai 1917 : un groupe de couturières en manteaux sombres dans une rue, un agent de police à droite
Paris, mai 1917 : des midinettes en grève, photographiées par l'agence Rol (Bibliothèque nationale de France, domaine public).

Les finitions rappellent ce que la mécanique ne résout pas : une pièce de linge exige encore de la précision, du temps et une main disponible. Les ouvroirs constituent l’une des voies de cette prolétarisation : grands ateliers de lingerie cousue à la main, souvent supervisés par des religieuses, ils regroupent des jeunes femmes souvent orphelines ou pauvres. Les prisons féminines comptent elles aussi des ateliers de couture. Le renvoi vers les débats sanitaires sur le corset élargit le regard aux discours entourant l’objet fini, sans faire oublier les gestes qui l’ont fabriqué.

À domicile, la pièce impose son rythme et efface l’atelier

Le foyer n’est pas l’envers paisible de l’atelier : il en devient souvent l’annexe sans enseigne. En 1902, selon l’Inspection du travail, la moitié des 1,3 million d’ouvriers de l’aiguille en France travaille à domicile ; 86 % de cet ensemble sont des femmes. Pour les employeurs, l’arrangement est matériellement commode : ni local, ni éclairage, ni machine à fournir. La rémunération aux pièces sert alors de « contremaître invisible » et impose de longues heures, sans la présence d’un chef d’atelier.

La diffusion des machines dès les années 1860 ne corrige pas cette dépendance. D’abord critiquées par des médecins, elles sont ensuite vendues comme un moyen de concilier soin du foyer et travail d’appoint, avant d’être associées au sweating system, expression introduite en 1850 par le romancier anglais Charles Kingsley et dénoncée lors de campagnes dans tous les pays dans les années 1890 et 1900. Ce trajet révèle une morale du travail domestique : produire chez soi pouvait paraître compatible avec les devoirs assignés au foyer, tout en livrant le temps domestique aux cadences de la pièce. Cette tension entre travail, morale et émancipation nourrit notre lecture sociale de la lingerie.

À Paris, Lemercier, d’après Nancy Green, écrit que le travail à domicile est de plus en plus exercé par des immigrées récentes et de plus en plus identifié aux femmes étrangères, « qui n’y sont pourtant qu’une grosse minorité ». Il ajoute : « c’est surtout que personne d’autre n’en veut ». Cette invisibilité ne relève donc pas seulement de la distance entre l’atelier et le domicile : elle organise une hiérarchie du travail, puis autorise le regard à ne retenir que l’objet achevé.

Bon Marché et Bridgeport : deux scènes de l’industrie du dessous

Le « blanc » en vitrine

En janvier 1873, selon Le Figaro, Aristide Boucicaut décide au Bon Marché d’exposer à prix réduits toute la marchandise blanche : linge de maison, layette, rideaux, voilages et dessous féminins et masculins. La « grande quinzaine du blanc » devient le mois du blanc. L’opération rassemble sous un même nom commercial des usages qui, du drap au dessous, ne relèvent pas du même rapport au corps. La vitrine organise le linge en catégorie de vente ; elle ne rend pas pour autant lisibles les mains, les cadences ni les rémunérations qui l’ont produit.

Ce geste commercial mérite d’être pris au sérieux, mais pas admiré sans reste. Il transforme le blanc en saison, en abondance et en prix affiché ; la fabrication demeure hors de l’image. La distance est nette avec le domicile payé à la pièce : l’étalage donne une unité au produit là où le travail est fragmenté entre coupe, piqûre et finitions. Le grand magasin compose ainsi une visibilité du linge qui ne révèle aucune condition de production.

Le corset à la chaîne

À Bridgeport, dans le Connecticut, les frères Warner déménagent leur entreprise de corsets en 1876. Plus d’un millier d’employés y fabriquent 6 000 corsets par jour, et l’entreprise devient la plus grande fabrique de corsets des États-Unis ; ses employés comptent un grand nombre de femmes immigrées, selon le Bridgeport History Center, qui documente l’entreprise Warner et ses corsets. Ces chiffres offrent le contrechamp d’une production concentrée, dont l’échelle tranche avec le travail dispersé à domicile. Ils ne permettent pas de réduire toute l’histoire industrielle du dessous à cette seule usine.

Couturière à domicile à New York en 1911 : une femme à sa machine à coudre, un homme tenant un enfant, du linge blanc sur une table
New York, décembre 1911 : Lewis Hine photographie Mme Ricca, qui fabrique des barboteuses à domicile, son mari sans emploi. Le travail à domicile n'était pas qu'un fait parisien (National Archives, domaine public).

En 1887, les Warner ouvrent à Bridgeport le Seaside Institute, avec hébergement, restaurant, bibliothèque ainsi que des cours d’anglais et d’instruction civique destinés à leurs ouvrières. Le récit de ce dispositif patronal provient d’une source locale favorable à l’entreprise : il impose donc quelque recul sur sa fonction d’encadrement. La lingerie américaine de masse permet de poursuivre cette histoire sans faire de Bridgeport son origine unique.

Les mobilisations de l’aiguille et la conquête de la semaine anglaise

La midinette entre d’abord dans le langage par une image urbaine. Le terme apparaît en 1890, parce qu’à midi elle « fait la dînette » à l’extérieur, après la grisette et Mimi Pinson, figure associée au poème d’Alfred de Musset de 1845. Dès les années 1840, la presse, le roman, la chanson et la peinture installaient déjà la couturière jeune et jolie dans le décor français et anglais. Réduire la midinette à cette élégance revient pourtant à reprendre le regard qui rendait son travail aimable tout en le neutralisant.

La haute couture donne à cette figure une densité que le cliché évite. À Paris, elle emploie environ 10 000 couturières vers 1900 comme vers 1920, soit environ le quart des ouvrières de l’aiguille ; les midinettes gagnent 5 francs par jour, comme les ouvriers les moins bien payés, et obtiennent des congés payés dès 1920. Un autre moment où l’industrie, l’image et le travail se croisent est raconté dans notre article sur la lingerie en temps de guerre.

Ce ne sont pas seulement des silhouettes observées : elles prennent place dans les institutions du travail.

  • En 1908, les premières femmes élues en France le sont dans les conseils de prud’hommes, et la plupart sont couturières.
  • Jeanne Bouvier siège au Conseil supérieur du travail.
  • Les grèves de 1910, 1911, 1917 et 1935 sont particulièrement visibles.
  • En 1917, les midinettes surprennent les journalistes par leur élégance, mais gagnent la semaine anglaise : pas de travail le samedi après-midi ni le dimanche.

Ce décalage entre élégance commentée et revendication portée est politique. Avant 1905, les couturières sont plus souvent l’objet que le sujet des discours ; les débats s’attachent notamment à une panique morale des années 1890 en Angleterre, où les vêtements sont suspectés de transmettre des microbes. Après 1905, la question salariale passe au premier plan, sans que le regard moral disparaisse mécaniquement. Pour l’histoire d’une pièce devenue produit industriel, voir du soutien-gorge obus au Wonderbra.

Le luxe repose sur des mains que la vitrine efface

Regarder autrement un trousseau ou une maison de lingerie

Nous refusons de traiter la lingerie dite de luxe comme une suite de vitrines et de finitions sans histoire sociale. Sa valeur visible dépend aussi d’une main-d’œuvre tenue hors champ, lorsqu’une part de la couture est déplacée au domicile et réglée à la pièce. L’employeur n’a alors ni local, ni éclairage, ni machine à fournir ; la rémunération aux pièces devient un « contremaître invisible » imposant de longues heures. Devant un trousseau, l’admiration pour le cousu main devrait inclure celles et ceux dont le temps a été morcelé pour le produire.

Le récit d’une dépossession automatiquement produite par la machine serait pourtant trop simple. Lemercier rappelle que l’histoire des couturières ne se réduit ni à la prolétarisation ni aux effets directs de la mécanisation : la couture reste flexible, largement saisonnière et soumise à la mode. À Orléans, selon Lemercier, d’après Prost, 70 % des femmes actives juste avant leur mariage sont, en 1911, couturières, corsetières, giletières ou brodeuses. Ce chiffre local ne résume pas la France, mais il éclaire la place de ces métiers entre emploi féminin, mariage et morale sociale.

L’atelier n’est pas seulement le revers laborieux de la parure. Il est à la fois un lieu de formation à la féminité et au bon goût, et un espace de contact entre ouvrières des quartiers populaires et clientes bourgeoises. On peut y railler ces dernières, s’inspirer de leurs vêtements et transmettre des normes de consommation. Les archives des maisons de lingerie françaises abordent le versant des maisons ; elles complètent ici celui des personnes qui coupent, bâtissent, piquent et finissent. Confondre ces récits laisse le nom de la maison absorber les mains qui lui donnent sa matière.

Regarder autrement un trousseau ou une vitrine ne consiste donc pas à nier le savoir-faire, ni à rabattre toute couture sur la misère. Cela oblige à demander quel espace de travail, quelle hiérarchie et quel temps de fabrication une pièce rend invisibles. La vitrine ne doit plus faire taire l’atelier.

Questions fréquentes

Quel travail faisait une lingère ?

Elle cousait les sous-vêtements ou les draps. Le mot désigne donc un métier de couture, distinct des couturières en robes et des fabriques de lingerie recensées séparément en 1901. Cette distinction interdit de réduire tout le travail du linge à une seule appellation.

La machine à coudre a-t-elle supprimé le cousu main ?

Non. La machine à coudre modifie les gestes d'une étape du travail, mais les finitions demeurent manuelles. Dans le premier XXe siècle, le cousu main reste un standard de qualité pour toute la lingerie féminine, selon Lemercier.

Que révèlent les chiffres du 24 mars 1901 ?

Le recensement du 24 mars 1901 compte 1 484 000 personnes dans le travail des étoffes et du vêtement, dont 725 000 couturières en robes. Il mentionne aussi 14 000 personnes dans les fabriques de corsets et 180 000 dans celles de lingerie, ouvriers compris.

Pourquoi parle-t-on de midinettes ?

Le terme apparaît en 1890 parce qu'à midi la jeune couturière « fait la dînette » à l'extérieur, selon Lemercier. Il remplace progressivement, dans l'imaginaire français, la grisette ou Mimi Pinson, figures diffusées par la presse, le roman, la chanson et la peinture dès les années 1840.

Qu'ont obtenu les midinettes en 1917 ?

En 1917, les midinettes obtiennent la « semaine anglaise » : pas de travail le samedi après-midi ni le dimanche. Cette conquête intervient dans une séquence de grèves particulièrement visibles, avec celles de 1910, 1911 et 1935, et surprend les journalistes par leur élégance.