
La soie lyonnaise et les dessous : de la Fabrique aux bas de nylon
XVIe - XXe siècles, Lyon
De 1536 aux bas de nylon de Vaise en 1945, ce que la soie de Lyon a vraiment à voir avec la lingerie : le bas de soie, un mot disputé, des maisons nées là.
La soie et la lingerie semblent faites l’une pour l’autre : le satin, le glissement, la peau. L’histoire documentée est moins directe. Pendant des siècles, la soie de Lyon a habillé des cours, des églises et des salons, tandis que les dessous restaient affaire de lin et de coton. Les deux se rencontrent tard, par trois chemins étroits : le bas, un mot disputé devant l’administration, et une usine de Vaise qui a remplacé la soie par le nylon. Cet article suit ces chemins, avec les faits que des sources publiques permettent d’écrire, et dit ce qu’elles n’établissent pas.
Lyon n’a pas inventé la soie, elle l’a importée
La soie lyonnaise n’est pas née d’un savoir local mais d’une décision royale et d’une foire. Les Archives de Lyon conservent l’ordonnance de Louis XI de 1466, qui voulait introduire à Lyon « l’art et artifice de faire des draps, d’or et de soie » pour concurrencer l’Italie. Les Lyonnais s’y opposent, et le 12 mars 1469 le roi fait transférer la manufacture à Tours. Les Archives notent qu’il faut attendre 1536 pour voir l’implantation de l’industrie de la soie à Lyon, d’après le commentaire de ce document d’archives.
Cette année-là, en octobre, François Ier accorde aux Piémontais Étienne Turquet et Barthélemy Naris les privilèges nécessaires pour établir des métiers à tisser la soie. Ils sont exemptés du droit d’aubaine, de la taille, de l’entrée sur le vin et de l’obligation de guet et de garde, et les ouvriers étrangers qui voudront s’installer recevront les mêmes avantages. Les musées Gadagne ajoutent que Naris et Turquet font venir leurs ouvriers du pays de Gênes, avec leurs femmes et leurs enfants. Pour les Archives, il s’agit de lutter contre la concurrence italienne et de développer l’industrie, alors que la Renaissance multiplie les achats de draps italiens et de velours de Gênes.
Le départ est modeste. En 1554, le travail de la soie occupe 1 200 personnes à Lyon. En 1575, le rôle des ouvriers recense 164 veloutiers, 31 taffetatiers, 11 fileurs de soie et 15 teinturiers. Ce sont les métiers du velours, du taffetas, de la teinture : les sources lues ne parlent, à ce stade, d’aucun vêtement de dessous.
Une fabrique pour les palais, pas pour les chemises
Au XVIIe siècle, la Fabrique change d’échelle. Selon la fiche des musées Gadagne consacrée à cette période, le métier à la grande tire, mis au point vers 1620 par Claude Dangon, permet de tisser des étoffes plus larges et façonnées, et l’activité triple entre 1665 et 1690. À la fin du siècle, Lyon est le centre incontesté de la soie, affranchie de la concurrence italienne. La même fiche précise la destination des tissus : des étoffes somptueuses, réalisées pour les princes de la cour ou les demeures royales.
C’est le premier constat de cet essai : la soie lyonnaise est une industrie de représentation. Elle fournit ce qui se montre, tentures, habits de cour, ornements. Le dessous, lui, est ce qui ne se montre pas, et l’histoire de la lingerie le prouve par ses matières : le lin pour la chemise, des étoffes simples pour ce qui touche la peau, comme le détaille l’article sur les dessous du Moyen Âge. La soie n’y entre pas par la porte principale.
Le XIXe siècle change l’échelle de nouveau. D’après le site Patrimoine-Lyon, le métier Jacquard est mis au point en 1801 et améliore la productivité ; en 1868, la soie représente les trois quarts de l’industrie locale, avec 400 entreprises et 105 000 métiers à tisser. C’est aussi le siècle des canuts, mot qui désigne alors les travailleurs de la soie installés à la Croix-Rousse, et des révoltes de 1831 et 1834 autour du prix de façon. Pour suivre cette histoire depuis la rive droite de la Saône, où la soierie avait ses premiers quartiers, on peut lire la soie à Lyon, de Saint-Georges aux canuts, qui la raconte du point de vue du Vieux Lyon.
Les chiffres disent surtout l’ampleur : des dizaines de milliers de métiers, une industrie entière tournée vers l’étoffe. Le travail du vêtement de dessous, lui, relève d’autres métiers, que raconte l’article sur les lingères et les corsetières. La frontière entre la soierie et la lingerie est donc d’abord une frontière de métier et de destination.
Le bas de soie, exception lyonnaise
Le bas est l’endroit où la soie touche réellement la peau. Les musées Gadagne racontent que la technique du tissage du bas de soie au métier mécanique est inventée en Angleterre en 1589 par le pasteur William Lee, à Calverton, près de Nottingham. D’abord importée à Rouen, la machine à bonneterie est implantée à Lyon par le fabricant Jean Fournier vers le milieu du XVIIe siècle, d’après la fiche consacrée à la soie et à la Fabrique.
Le rendement est encore faible. En 1667, dans la manufacture de Fournier, un bon ouvrier travaillant douze à treize heures par jour ne produit que trois paires de bas en soie unie par semaine, et bien moins si les bas sont façonnés. Trois paires par semaine et par ouvrier : le rendement est faible, mais les sources lues n’en tirent aucune conclusion sur le prix des bas ni sur les personnes qui les portaient.
| Repère | Ce que disent les sources | Ce qui n’est pas établi |
|---|---|---|
| 1589 | Machine à bas de William Lee, en Angleterre | Quelles femmes en portaient en soie |
| Milieu du XVIIe siècle | Jean Fournier implante la machine à Lyon | Le nombre de métiers à bas lyonnais |
| 1667 | Trois paires de bas de soie unie par semaine et par ouvrier | Le prix de vente d’une paire |
Le bas de soie reste donc un cas isolé : un objet porté qui passe par la Fabrique. Il prépare, sans le savoir, ce qui arrive trois siècles plus tard, quand une fibre chimique prend sa place.
1932 : quand le mot « soie » devient une affaire de fraude
Le XXe siècle commence par une querelle de vocabulaire. D’après le dossier de l’Inventaire du patrimoine d’Auvergne-Rhône-Alpes consacré à l’usine, la Rhodiaceta crée en 1927-1928, au 45 rue du Tunnel à Vaise, une filature de soie artificielle à partir d’acétate de cellulose. Son premier nom, Rhodiaseta, accolait le Rhône et la « seta » latine, la soie.
Au début des années 1930, le service de la répression des fraudes s’inquiète de l’emploi du mot soie pour des fils qui ne sont pas exclusivement le produit du ver à soie. En 1932, l’entreprise doit ajouter « artificielle » à sa raison sociale, et pour effacer toute allusion à la soie naturelle le nom s’écrit désormais Rhodiaceta. L’Inventaire note par ailleurs que la région lyonnaise produit en 1928 35 % du textile artificiel français, et que la soie artificielle, qui ne comptait que pour 5 % du chiffre d’affaires de la soierie lyonnaise en 1921, atteint 14 % en 1924.
Ce détail dit beaucoup sur le luxe. Un mot (« soie ») vaut de l’argent parce qu’il évoque une matière rare, et l’administration en surveille l’emploi. Le dossier précise que les fils de l’usine sont employés couramment dans la soierie, la rubanerie et la bonneterie : la fibre nouvelle entre donc dans les mêmes ateliers que la soie naturelle.
Vaise, 1945 : les premiers bas de nylon français
L’usine change ensuite de matière. L’Inventaire indique qu’elle se spécialise dans le nylon après 1941, qu’elle est le seul producteur de nylon en France pendant la Seconde Guerre mondiale, et que les premiers bas en nylon sont fabriqués à partir de 1945. Elle monte vite : 10 000 tonnes de nylon en 1955, contre 1 000 en 1949, avec jusqu’à 7 300 à 7 400 employés selon les sources, dont un tiers de femmes. Une plaque, sur place, résume l’histoire de 1924 à 1987.
Pour comprendre pourquoi ce nylon prend la place de la soie dans le bas, il faut se tourner du côté américain, que traite l’article sur la lingerie en temps de guerre. Le Science History Institute rapporte qu’en novembre 1941 DuPont fait passer sa fabrication de nylon du civil au militaire, en remplacement de la soie japonaise ; le Henry Ford Museum précise qu’au début de la guerre les parachutes sont surtout en soie, largement importée du Japon. La soie quitte donc la jambe des femmes pour le ciel des soldats, puis le nylon la remplace partout.
Le retour du bas se paie en files d’attente : en septembre 1945 puis en 1946, le Science History Institute décrit des « nylon riots », dont une journée à Pittsburgh où 40 000 personnes attendent pour 13 000 paires. Ces scènes sont américaines. Ce que les sources lues permettent d’écrire pour la France se limite à ce qui est établi par l’Inventaire : l’usine de Vaise, seule productrice, sort des bas en nylon à partir de 1945. Elles ne disent rien de la façon dont les Françaises les ont achetés, portés ou disputés.
Ce qu’il faut retenir de ce chapitre :
- le nylon a été mis au point par DuPont, pas à Lyon : Vaise l’a produit dans une usine née de la soie artificielle ;
- l’usine employait des milliers de personnes, dont un tiers de femmes ;
- le bas de nylon français de 1945 est un produit industriel, et non un héritier direct du bas de soie de Fournier.
Des maisons de lingerie nées dans la région lyonnaise
Reste la lingerie proprement dite. Deux maisons mettent Lyon dans leur récit d’origine, et il faut les lire comme des récits de marque.
Lise Charmel écrit sur son site être « née dans les années 50 » et avoir été reprise en 1975 par Jacques Daumal ; elle se dit née « au cœur des quartiers de la soierie lyonnaise » et distribuée dans plus de quarante pays, selon la page de son histoire. La filiation avec la soie est revendiquée, pas documentée : le site ne dit rien du lieu de ses premiers ateliers ni des étoffes employées.
Lejaby raconte une autre trajectoire. Selon l’histoire officielle de la maison, son nom naît en 1930 de « Gaby », sœur de Marguerite Blanchard, dont la famille tient une petite salle de cinéma dans l’Ain. Après la mort de Marcel Blanchard en 1960, la maison est rachetée par les frères Bugnon, qui négocient l’usage exclusif du Lycra en France. Le soutien-gorge Miss Top, créé en 1965, aurait été vendu à plus de trois millions d’exemplaires, chiffre donné par la marque. Dans les années 1970, Rasurel et Lejaby cohabitent dans l’usine de Rillieux-la-Pape, près de Lyon, et la maison revendique aujourd’hui des ateliers de création à Lyon.
Deux enseignements se dégagent. Le Lycra de Lejaby renvoie à la fibre élastique que DuPont lance en 1962, et que l’on retrouve dans l’histoire des soutiens-gorge, de l’obus au Wonderbra. Et la maison dit elle-même que ses soutiens-gorge comptent entre 30 et 50 éléments assemblés en 30 à 40 étapes de montage par les corsetières : la région lyonnaise, ici, apporte moins une matière qu’un métier.
Ce que ce fil lyonnais change à notre regard
On résume souvent cette histoire par une équation : Lyon, capitale de la soie, donc capitale de la lingerie de luxe. Les sources lues ne la soutiennent pas telle quelle. Elles montrent une industrie de parade, un bas rare, un mot protégé, une usine qui bascule du luxe au synthétique, et des maisons de lingerie qui se rattachent à la ville par leur récit. Chaque maillon est solide, la chaîne entière ne l’est pas.
Ce que cette chaîne éclaire, en revanche, c’est la façon dont le luxe se déplace. D’abord la soie est un signe d’État : privilèges du roi, étoffes de cour. Puis un signe d’ouvrier : les canuts, et la révolte autour du prix de façon. Puis un mot qu’une administration surveille. Enfin une fibre que l’industrie sait imiter, puis remplacer. À chaque étape, la matière descend un peu plus près du corps et un peu plus loin du pouvoir. C’est une lecture d’ensemble, que ce site assume comme un avis : les sources donnent les jalons, pas la morale. Pour la mettre en regard des rapports entre les sexes et du travail, voir la réflexion sur la lingerie et la société.
Pour finir, voici ce que l’on peut affirmer et ce qu’on ne peut pas :
- La soie lyonnaise date, en tant qu’industrie durable, de 1536 et des privilèges accordés à Turquet et Naris.
- Un métier à bas de soie fonctionne à Lyon vers le milieu du XVIIe siècle, avec un rendement de trois paires par semaine et par ouvrier en 1667.
- La Rhodiaceta de Vaise passe de la soie artificielle au nylon, et fabrique les premiers bas en nylon à partir de 1945.
- On ne peut pas affirmer que la soie de la Fabrique ait servi aux dessous courants, ni donner un volume de bas ou de lingerie en soie produits à Lyon : aucune source lue ne le chiffre.
- Le rattachement de Lise Charmel et de Lejaby à Lyon relève du récit de chacune des maisons.
Cet essai garde donc la soie lyonnaise pour ce qu’elle est : une grande histoire industrielle dont la lingerie occupe une marge, plus étroite qu’on ne le dit, mais réelle.
Questions fréquentes
Les dessous féminins étaient-ils en soie à l'époque de la Fabrique lyonnaise ?
Rien dans les sources lues pour cet article ne le dit. Les musées Gadagne décrivent des étoffes réalisées à Lyon pour les princes de la cour et les demeures royales, et le pilier consacré à l'histoire de la lingerie montre que le dessous reste longtemps affaire de lin. Le bas est l'exception documentée : le métier à bas de soie est implanté à Lyon vers le milieu du XVIIe siècle.
Qui a introduit le tissage de la soie à Lyon ?
En octobre 1536, François Ier accorde aux Piémontais Étienne Turquet et Barthélemy Naris les privilèges nécessaires pour établir des métiers à tisser la soie, et les ouvriers étrangers qui s'installeront recevront les mêmes avantages, selon les Archives de Lyon. Une première tentative de Louis XI, en 1466, avait échoué : la manufacture a été transférée à Tours en 1469.
Pourquoi le mot « soie » a-t-il posé problème à la Rhodiaceta ?
L'entreprise, créée à Vaise pour filer de la soie artificielle, s'est d'abord appelée Rhodiaseta, avec la « seta » latine. Selon l'Inventaire du patrimoine d'Auvergne-Rhône-Alpes, le service de la répression des fraudes s'inquiète au début des années 1930 de l'emploi du mot soie pour des fils qui ne sont pas le produit du ver à soie. En 1932, l'entreprise ajoute « artificielle » à sa raison sociale et le nom devient Rhodiaceta.
Où ont été fabriqués les premiers bas de nylon français ?
À la Rhodiaceta de Vaise, à Lyon, d'après l'Inventaire du patrimoine d'Auvergne-Rhône-Alpes : l'usine se spécialise dans le nylon après 1941, est la seule productrice de nylon en France pendant la guerre, et fabrique les premiers bas en nylon à partir de 1945.
Lejaby et Lise Charmel sont-elles des maisons lyonnaises ?
Lise Charmel dit être née dans les années 1950 au cœur des quartiers de la soierie lyonnaise. Lejaby raconte une naissance dans l'Ain en 1930 ; elle a partagé dans les années 1970 l'usine de Rillieux-la-Pape, près de Lyon, et revendique aujourd'hui des ateliers de création à Lyon. Ce sont les récits des marques elles-mêmes.