
Strophium et mamillare : les dessous des Romaines
Ier siècle - IVe siècle, Rome et Sicile
Martial, Catulle, Ovide, la mosaïque du Casale : ce que disent les textes latins sur les bandes de poitrine, et pourquoi Rome n'a pas connu le soutien-gorge.
On répète volontiers que les Romaines portaient un soutien-gorge. La formule est commode, elle est aussi fausse : aucun des textes latins lus pour cet article ne parle de bonnets, de bretelles réglables ni de baleines. Ce que les auteurs romains décrivent, ce sont des bandes, un morceau de cuir, un fichu enroulé, des mots qui n’ont jamais été des synonymes de ce que nous appelons lingerie. Et la manière dont ils en parlent compte autant que les objets : on ne les mentionne presque jamais pour eux-mêmes, mais pour une plaisanterie, pour un désir, pour un cadeau.
Cet article suit les traces écrites. Il part de quelques lignes de Martial, regarde ce que Catulle, Ovide et Térence ajoutent, puis la mosaïque la plus célèbre de l’Antiquité sur le sujet, et tire une conclusion : Rome a bien eu des dessous de buste, mais ce que nous en savons vient presque entièrement d’hommes qui en parlent entre eux. Pour la suite de l’histoire, la frise de l’histoire de la lingerie montre comment on passe de ces bandes aux premiers bonnets cousus.
Martial et ses étiquettes de cadeaux : deux épigrammes, un cuir de taureau, un bandeau
Le poète Martial publie à la fin du Ier siècle ses Épigrammes. Le livre XIV, intitulé Apophoreta, est un recueil à part. Chaque pièce est un distique, précédé d’un titre qui nomme un objet : tablettes à écrire, manteaux, oreillers, chaussons. Dans le deuxième poème du livre, le poète explique à son lecteur pourquoi ces titres sont là : pour que l’on puisse, si l’on préfère, ne lire que les titres. Le premier poème parle de lots, de « sortes » que chacun offre à son convive, ceux du riche et ceux du pauvre, au moment des jours consacrés à Saturne. Le livre fonctionne donc comme un catalogue de petits présents commentés d’une pointe, que l’on peut lire sur le texte latin du livre XIV.
Deux de ces présents sont des bandes de poitrine. Les deux traductions ci-dessous sont celles de la rédaction :
- Mamillare (XIV, 66) : « Tu aurais pu te serrer la poitrine avec du cuir de taureau : cette peau-là ne contient pas tes seins. »
- Fascia pectoralis (XIV, 134) : « Bande, contiens les seins naissants de ma maîtresse, pour qu’il reste quelque chose que ma main puisse saisir et couvrir. »
Léoty, en 1893, rend le titre de la seconde par « Bandeau qui de ma belle assujettis le sein ».
Ces deux épigrammes disent le contraire l’une de l’autre. Dans la première, la femme visée a une poitrine si forte que même du cuir de taureau ne la contiendrait pas : c’est une moquerie, et rien dans le texte ne permet d’y lire une description technique. Dans la seconde, c’est un amant qui parle, et il demande à la bande de ne pas trop serrer : ce qu’il veut garder, c’est ce que sa main peut saisir. Une même famille d’objets, donc, sert à contenir une poitrine jugée excessive et à ménager une poitrine qu’on ne veut pas voir disparaître. Le point commun est que la voix est masculine et que le sujet est le corps d’une femme, jugé trop ou pas assez. Nous rapprochons ce regard de celui que décrit Roland Barthes à propos de ce qui bâille entre deux vêtements : c’est une lecture de la rédaction, non celle de Martial.
Une troisième épigramme du même livre touche au sujet de plus loin. Elle porte le titre Amictorium (XIV, 149) et donne la parole à l’objet, un linge : « Je redoute les femmes bien en poitrine ; donne-moi à une tendre jeune fille, pour que les toiles de lin puissent jouir d’une poitrine de neige » (traduction de la rédaction). Là encore, le trait est une plaisanterie sur le volume des seins, cette fois du point de vue du tissu ; le texte ne dit pas quelle pièce exacte désigne ce titre. Trois pièces, donc, et trois fois le même ressort : le dessous n’est jamais décrit, il sert de prétexte à parler d’un corps.
Catulle, Ovide, Térence : ce que disent les autres textes
Martial est le plus bavard, mais il n’est pas seul. Le mot strophium apparaît chez Catulle, dans le poème 64 (vers 65), au moment où le poète décrit Ariane abandonnée sur le rivage : elle n’a plus le strophium arrondi qui retenait sa poitrine (« non tereti strophio lactentis vincta papillas »). Le mot est grec, la scène est mythologique, et la précision du texte se limite à dire que le vêtement a disparu avec le reste de sa tenue.
Ovide fournit un exemple plus délicat. Dans l’Art d’aimer, au livre III (vers 274), il conseille aux femmes de corriger leurs défauts physiques, et le vers dit : « Angustum circa fascia pectus eat », que la bande entoure une poitrine étroite. Léoty (1893) traduit ce passage par « entourez d’une écharpe une poitrine qui a trop d’ampleur ». Le latin dit angustum, étroit : le sens est donc inversé. Quiconque lit Ovide à travers Léoty, ou à travers les textes qui le répètent, croit que le poète romain recommandait de comprimer une poitrine forte. Le vers ne dit donc pas ce que Léoty lui fait dire, et il ne précise pas davantage l’usage de la bande. Autre passage utile, plus loin dans le même poème (III, 621-622) : une large bande (fascia lata) sert à cacher des lettres d’amour contre le sein tiède. La bande est ici un objet de dissimulation, pas un dispositif de maintien.
Léoty cite aussi Térence, dans une scène de l’Eunuchus : un jeune homme, qui ne trouve pas son amie aussi étriquée que les jeunes filles de son milieu, dit que celles-ci sont obligées par leurs mères de se rabattre les épaules et de se sangler la poitrine pour avoir une taille mince, et qu’on leur rogne les vivres si l’une d’elles paraît trop solide. Le passage est cité par Léoty dans sa traduction, nous le donnons pour ce qu’il est : un témoignage comique, tenu par un personnage de comédie, sur une pression sociale qui s’exerce déjà sur les jeunes corps. Cela ne prouve pas que toutes les jeunes Romaines se sanglaient la poitrine, mais cela montre que l’idée d’une silhouette mince obtenue par la contrainte n’est pas née au XIXe siècle. Pour cette querelle plus tardive, voir l’article sur les médecins et le corset.
Le vocabulaire selon Léoty : un répertoire, pas une preuve
Pour savoir comment s’appelaient les bandes de buste, tout le monde cite le même livre : Le Corset à travers les âges, publié en 1893 par Ernest Léoty, avec des illustrations de Saint-Elme Gautier. Son premier chapitre, « Origines du corset dans l’Antiquité », passe en revue une dizaine de mots. Il faut le lire pour ce qu’il est : un répertoire d’érudit, utile pour retrouver les passages latins et grecs, mais qui mêle citation, traduction et conjecture. Le chapitre est consultable en entier sur Wikisource.
| Mot | Langue | Ce que dit Léoty | Réserve |
|---|---|---|---|
| Fascia | Latin | Bande d’étoffe longue et étroite, attachée autour de la poitrine ; il cite Martial (XIV, 134) | Sa traduction d’Ovide inverse le sens du latin (voir plus haut) |
| Mamillare | Latin | « Une ceinture en cuir mou, servant à entourer la poitrine et à la contenir quand elle prenait trop de développement » | Il ajoute qu’elle n’était portée que par des femmes de forte corpulence, ce qu’aucune source moderne lue ne confirme |
| Strophium | Grec | Une sorte de fichu enroulé et attaché autour du corps pour soutenir la poitrine | Le mot est attesté en latin chez Catulle ; la forme exacte de l’objet reste incertaine |
| Taenia | Latin | Un ruban, plus étroit que la fascia, enroulé autour de la taille et des hanches | Il cite pourtant Apulée pour des bandes qui « emprisonnaient une gorge charmante » : le mot déborde sa définition |
| Zona | Grec | Un bandeau large et plat porté par les jeunes filles, le plus souvent autour des hanches ; Martial en fait le titre d’une épigramme (XIV, 151) | Même remarque : ceinture de taille |
Ce tableau montre deux choses. D’abord, que les Anciens avaient de nombreux mots pour désigner des bandes et des ceintures, et que beaucoup ne servaient pas à la poitrine. Ensuite, que les distinctions fines entre mamillare, fascia et strophium sont celles de Léoty, pas celles d’un texte antique. Le même Léoty reconnaît d’ailleurs, dès sa première phrase, que « les corsets proprement dits étaient complètement inconnus des anciens ». C’est exactement ce qu’il faut retenir, et il l’écrit lui-même. Sur le voisin le plus proche de ce sujet, le mondesensuel.fr traite aussi la question dans sa page sur le vêtement intime, avec un autre angle : celui du tour du monde des dessous.
La mosaïque du Casale : des athlètes, pas des baigneuses
L’image qui illustre presque tous les articles sur le sujet est une mosaïque de la Villa romaine du Casale, près de Piazza Armerina, en Sicile. La villa est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1997, pour ses mosaïques, parmi les plus belles conservées in situ. Dans une salle, dite des Dix Jeunes Filles, un pavement du début du IVe siècle montre dix femmes dans un décor de sport : sur les dix, neuf portent un deux-pièces, le haut étant une bande de poitrine, le bas un pagne ajusté que la description publiée par l’Ancient World Magazine nomme subligaculum. Une dixième femme, vêtue d’une toge, tient la couronne et la palme de la victoire.
Le surnom de « bikini girls » est l’étiquette moderne de ce pavement. Il est trompeur de deux façons. Ces femmes ne se baignent pas : elles s’exercent, au disque, aux haltères, à la course, à la balle. Et le vêtement qu’elles portent est une tenue d’exercice, pas un sous-vêtement qui se cache sous autre chose. Le mot « bikini » ne date que de 1946 : pour son histoire, voir l’article sur Réard et Heim. Le terme romain que l’on rapproche parfois de la bande de poitrine de la mosaïque est le strophium, mais c’est une hypothèse : la mosaïque ne porte aucune inscription qui nomme les vêtements, et les sources lues ne donnent un nom précis que pour le bas, le subligaculum. Il faut donc écrire « bande de poitrine » et s’en tenir là.
Reste à comprendre pourquoi cette image trompe si bien. C’est qu’elle ressemble, dans la forme, à un vêtement que nous connaissons. L’œil reconnaît un deux-pièces et conclut qu’il a affaire à de la lingerie. Mais aucun texte romain ne dit que cette tenue ait été portée sous une autre : le pavement, lui, la montre au grand jour, dans un cadre de compétition, et les sources lues pour cet article ne disent rien de ce qui se portait contre la peau dans la Sicile du IVe siècle. Pour la manière dont un vêtement intime engage le regard, voir aussi la philosophie de la lingerie.
Ce que ces bandes disent des Romaines, et de ceux qui en parlaient
Que retenir de tout cela ? Une première conclusion est négative : les Romaines n’ont pas porté de soutien-gorge, au sens d’une pièce à bonnets cousus. Les plus anciennes pièces de ce type que l’on connaisse, celles du château de Lengberg, au Tyrol, datent du XVe siècle ; leur découverte a repoussé de plus de cinq cents ans la date des plus anciens sous-vêtements féminins à bonnets connus (voir l’article sur Lengberg). Entre Rome et le Tyrol, les sources lues pour cet article ne donnent rien : seul un texte ou un objet que nous n’avons pas comblerait ce vide.
La seconde conclusion est plus intéressante. Les trois épigrammes de Martial, Ovide, Térence : toutes parlent d’un corps de femme, et toutes sont écrites par des hommes. Le dessous n’y est pas un objet de confort ou de technique, c’est un prétexte à la plaisanterie, au conseil de séduction, à la satire de la mère trop zélée. La voix des femmes qui portaient ces bandes nous manque, et nous ignorons ce qu’elles en pensaient. On peut regretter que les débats modernes sur la lingerie reprennent si souvent ce même schéma : un objet féminin décrit et jugé par un regard masculin.
Il y a enfin un enseignement de méthode. Pour la lingerie romaine, la tentation est grande de remplir les blancs avec ce que l’on connaît. Le soutien-gorge, le bikini, la gaine : chacun a servi à traduire un mot latin. Chaque fois, la comparaison a masqué la différence :
- le mamillare n’est pas un soutien-gorge ;
- la mosaïque n’est pas une publicité de plage ;
- la fascia d’Ovide ne comprime pas ce qu’on dit qu’elle comprime.
C’est aussi pourquoi les histoires de la lingerie se prêtent si bien aux légendes : le sujet est peu documenté, chaque époque y projette le vêtement qu’elle connaît, et la légende prend la place du texte. Pour un tri systématique de ces récits, voir les anecdotes sur la lingerie, où chacune est présentée avec son statut.
Reste une consolation. Ces quelques lignes de Martial, courtes, drôles, un peu cruelles, sont parvenues jusqu’à nous, et elles disent déjà l’essentiel de ce que la lingerie sera pendant deux mille ans : un objet de peu de poids, dont on parle plus qu’on ne le décrit, et qui engage la manière dont un homme regarde et dont une femme est regardée.
Questions fréquentes
Les Romaines portaient-elles un soutien-gorge ?
Non, pas au sens d'une pièce à bonnets. Les textes latins parlent de bandes de tissu, de cuir et de fichus qui entourent la poitrine, jamais de bonnets. Les plus anciens bonnets cousus connus, ceux de Lengberg, datent du XVe siècle.
Quelle est la différence entre strophium et mamillare ?
Strophium est un mot grec que le latin emprunte, par exemple chez Catulle, pour une bande qui retient la poitrine. Mamillare est le titre d'une épigramme de Martial, où il s'agit d'une pièce que l'on imagine en cuir. Léoty (1893) les range parmi les bandes de buste, sans qu'une source moderne lue permette de les distinguer avec précision.
Que montre la mosaïque des « bikini girls » de Piazza Armerina ?
Des athlètes qui s'exercent (disque, haltères, course, balle), vêtues d'une bande de poitrine et d'un pagne ajusté. Elle date du début du IVe siècle et se trouve dans la Villa romaine du Casale, inscrite à l'UNESCO en 1997. Le mot « bikini » est une étiquette moderne.
Ovide conseille-t-il de comprimer une poitrine trop forte ?
Non. Dans l'Art d'aimer (III, 274), le latin dit « angustum », étroit : que la bande entoure une poitrine étroite. La traduction de Léoty, « une poitrine qui a trop d'ampleur », dit le contraire du texte.
Existe-t-il un texte romain qui décrit un vêtement de poitrine en détail ?
Pas dans les sources lues pour cet article. Les épigrammes de Martial sont des plaisanteries d'une ligne ou deux, et les passages de Catulle ou d'Ovide sont des allusions. Les descriptions détaillées viennent d'un érudit de 1893, Léoty, qui compile ces allusions.