
Le corset était-il dangereux ? Médecins et moralistes au XIXe siècle
1793 - 1908, France, Allemagne, Royaume-Uni
De Sömmerring (1793) à O'Followell (1908) : ce que les médecins ont reproché au corset, ce qu'ils ont mesuré, et pourquoi la légende des côtes retirées est fausse.
Réponse courte : cela dépend du serrage. Un corset très serré pouvait faire du mal, et les médecins du XIXe siècle avaient en partie raison de le dire ; un corset modéré n’était pas le supplice de la légende. Le corset a deux images contradictoires. La première est celle du supplice : des femmes évanouies, des côtes déformées, une taille de guêpe obtenue au prix de la santé. La seconde est celle de la commodité : un vêtement que des médecins prescrivaient et que des corsetières défendaient. Les deux se trouvent dans les sources du XIXe siècle, et il est plus honnête de les mettre côte à côte que de choisir.
Cet article suit la querelle telle qu’elle s’est tenue dans les livres : un traité allemand de 1793, un manuel français de 1893 qui recopie les avis des médecins favorables au corset, puis une étude médicale de 1908 qui mesure et radiographie. On y verra que la thèse « le corset était dangereux » est à la fois vraie et très exagérée, et que les médecins, en discutant du corps des femmes, parlaient aussi d’autre chose. Pour replacer cet objet dans la longue durée, voir l’histoire de la lingerie.
Une querelle de deux siècles, selon ceux qui la racontent
Les deux auteurs que l’on lit le plus volontiers sur ce sujet décrivent la même scène. Ernest Léoty, dans Le Corset à travers les âges (1893), écrit que la question de l’hygiène de la femme « a fait couler depuis deux siècles des flots d’encre ». Le docteur Ludovic O’Followell, en 1908, ouvre le premier chapitre de son livre en notant que le corset « a vu se liguer contre lui poètes, philosophes, hygiénistes, médecins », et demande : qu’y a-t-il de vrai dans les reproches qu’on lui adresse ?
C’est cette question-là qu’il faut garder. Elle suppose que le corset a été attaqué par des gens qui ne se sont pas tous donné la peine de vérifier, et elle suppose aussi qu’une vérification est possible. Les deux livres sont consultables en fac-similé sur Wikisource : celui de Léoty, avec son chapitre d’hygiène, et celui d’O’Followell, avec son sommaire détaillé. Ce sont nos deux sources principales.
1793 : Sömmerring ouvre le dossier médical
L’un des premiers textes médicaux contre le laçage serré paraît à Berlin en 1793. Son auteur, le médecin allemand Samuel Thomas von Sömmerring, lui donne un titre sans ambiguïté, Über die Wirkungen der Schnürbrüste, c’est-à-dire « sur les effets des corsets ». L’éditeur est la Vossische Buchhandlung. La notice d’une exposition numérique consacrée à l’anatomie imprimée permet de vérifier le titre, le lieu et la date. Nous n’en savons pas plus : le contenu du traité n’a pas été lu pour cet article, et nous ne prêtons donc à Sömmerring aucune thèse précise, ni aucun chiffre.
La formule prudente est « l’un des premiers » : rien dans les sources lues ne démontre qu’il soit le tout premier. Ce qui est certain, c’est que dès la fin du XVIIIe siècle, un médecin pense qu’il y a matière à un livre entier, et que le sujet est de ceux qui se traitent entre hommes de science, sur le dos des femmes qui les portent.
Les médecins qui prescrivent : le corset vu par Léoty
Au XIXe siècle, la querelle prend une autre forme. Le chapitre d’hygiène de Léoty, qui clôt son livre de 1893, ne cherche pas à condamner le corset : il le défend. L’auteur prévient qu’il va « transcrire simplement l’avis des écrivains et des docteurs » qui ont traité le sujet, et il l’annonce pour montrer, dit-il, « l’uniformité des témoignages à l’égard de l’utilité incontestable du corset ». La conclusion est écrite d’avance, mais les avis cités sont précis.
Le docteur Vincent Duval, orthopédiste, conseille aux jeunes filles qui ont de légères déviations vertébrales un corset à tuteurs latéraux, dont l’emploi, dit-il, « rétablit toujours la taille dans sa rectitude normale ». Le docteur Bouland va plus loin : selon lui, on ne doit pas seulement conseiller le corset, mais le prescrire, « car dans beaucoup de cas, dit-il, ils remplissent des conditions impérieusement réclamées par l’hygiène ». La Grande Encyclopédie, par la plume du docteur Collineau, ajoute un argument inattendu : les femmes portent sous la robe des jupons dont le poids repose à la taille « sur un espace circulaire d’une étroitesse extrême », et le corset répartit cette charge sur une zone plus large. Le principe qu’elle énonce est de contenir sans comprimer : pas de constriction, pas de compression, de la contention seulement.
Le plus long avis est celui du docteur Bouvier, que Léoty résume en sept points. Parmi eux :
- le besoin d’une pièce de vêtement qui contienne le tronc est ancien ;
- les femmes ont toujours eu tendance à outrer la constriction, « au détriment de la santé » ;
- l’usage inconsidéré des corsets peut causer des accidents, mais ils « n’ont pas d’effet nuisible quand leur construction et leur application se font d’une manière convenable » ;
- « on a avancé sans preuves que l’usage des corsets était une cause fréquente de déformation de la colonne vertébrale ».
Bouvier ajoute que le resserrement de la base du thorax est normal, jusqu’à certaines limites, chez les deux sexes, et que l’examen comparatif d’un grand nombre de sujets le conduit à penser que les corsets ne produisent un rétrécissement permanent que dans des cas exceptionnels.
Il faut souligner ce qui est dit ici. Ce n’est pas un défenseur du corset qui plaide sa cause : c’est un médecin qui dit que les accusations de ses confrères sont faites sans preuves. Léoty le cite parce que cela sert sa thèse, mais le raisonnement existe, et il préfigure celui d’O’Followell. À côté des médecins, Léoty fait parler le Dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse, qui note qu’en vingt ans soixante-dix brevets d’invention ont été pris pour la fabrication des corsets (sur les femmes qui les fabriquaient, voir les lingères et les corsetières), et une enseigne de corsetière du vieux Paris, qui définissait ainsi sa marchandise : « Contient les forts, Soutient les faibles, Ramène les égarés. » Cette dernière formule dit tout du registre moral qui entoure le corset.
Léoty raconte même une anecdote qui le concerne : un article du Figaro du 1er août 1890 où, interrogé comme personne compétente, il affirme que « le corset de nos jours n’est plus une prison, comme on disait jadis, mais une agréable maison de retraite ». Et il ajoute que si le corset était funeste, les médecins devraient le proscrire, alors qu’ils le prescrivent. L’argument n’est pas une démonstration : c’est la parole de quelqu’un qui parle de ses propres clientes.
1881 : les femmes qui refusent, la Rational Dress Society
À l’autre bout du débat, des femmes organisent le refus. La Rational Dress Society est fondée à Londres en 1881 et proteste contre toute mode qui déforme le corps ou entrave ses mouvements. Les sources lues ne permettent pas d’en dire plus : le nom de la fondatrice, par exemple, n’a pas été vérifié, et nous ne l’écrivons donc pas. L’important est que, dans la querelle, la parole des femmes existe : elle ne passe pas par un médecin ou un corsetier, elle s’organise en société.
Ce contraste mérite d’être noté, et il rejoint la lecture sociale que propose Lingerie et société. D’un côté, des hommes de science qui se disputent sur ce que le corset fait aux organes, en citant leurs confrères. De l’autre, des femmes qui parlent de mouvement, de confort, de liberté de choix. Les deux discours ne se rencontrent presque jamais dans les livres de l’époque que nous lisons ici. Le corset n’est d’ailleurs qu’une des armatures que les femmes portaient alors : les paniers et les crinolines racontent l’autre, celle de la jupe, dont le chapitre d’hygiène de Léoty rappelle, à travers les jupons, le poids sur la taille.
1908 : O’Followell mesure, photographie, radiographie
Le livre qui change la nature du débat est celui du docteur Ludovic O’Followell, Le Corset, étude médicale, publié en 1908 chez Maloine, à Paris. Son sommaire annonce l’esprit de l’ouvrage : mensurations, photographies, radiographies. Dès le premier chapitre, il pose une condition : il faut « quelques notions d’anatomie et de physiologie pour juger de l’influence du corset sur le corps féminin ». Le sommaire annonce ensuite des démonstrations par les mensurations, la photographie et la radiographie.
Le sommaire, que nous citons tel qu’il figure sur Wikisource, résume chaque chapitre en une ou deux phrases. Il permet de voir comment O’Followell passe de la thèse au détail.
| Chapitre | Ce que dit le sommaire |
|---|---|
| II. L’appareil respiratoire | « C’est au niveau des dernières côtes que le corset serré peut produire de graves déformations. Toutefois on a souvent exagéré l’action néfaste du corset sur la cage thoracique. » Le thorax normal est « doliforme » ; le corset ne peut entraver sérieusement la respiration « que lorsque ce vêtement est serré » |
| III. La circulation | « Troubles graves de la circulation dus au corset trop serré » |
| IV. Les seins | Les corsets modernes ne font pas souffrir les glandes mammaires ; les femmes enceintes et les nourrices doivent prendre des précautions |
| V à IX. La digestion, les reins | Déplacements, sillons sur le foie, dislocation de l’estomac, entéroptose : le corset y a sa part, que l’auteur cherche à mesurer |
| XI. La fillette | Influence du corset sur le développement et sur les muscles de l’enfant |
| XII. La femme devrait-elle porter un corset ? | « Non. » Puis, après avoir exposé les défenseurs : « De nos jours, […] une femme doit-elle porter un corset ? Oui. » |
| XV. Quel corset ? | Condamnation du corset cambré, étude du corset abdominal ; « C’est une folie que de se faire une taille fine, c’est une hérésie que de l’admirer » |
Ce tableau est la meilleure réponse à la question du titre. O’Followell n’écrit ni que le corset est inoffensif, ni qu’il tue. Il écrit que le corset serré fait du mal, à certains endroits, à certains organes, et que le corset modéré n’entrave pas la respiration. Sa position finale est nuancée : à la question du chapitre XII, il répond d’abord non, puis oui, « étant donné les modes de la civilisation actuelle ». Et la phrase du dernier chapitre ne vise pas le corset, mais la taille fine : ce qu’il juge hérétique, c’est de l’admirer, et il appelle « les hommes, les corsetières, les médecins » à s’unir pour faire comprendre aux femmes que « la dimension absolue du tour de taille importe peu ».
Les radiographies reproduites dans le livre montrent un thorax portant un corset, avec ses baleines et son laçage dans le dos, côtes et vêtement superposés sur la même plaque. C’est à partir d’images de ce genre que l’auteur cherche à établir la forme réelle du thorax et ce que le serrage lui fait. Le texte qui les commente, d’après son sommaire, est plus mesuré que la légende qu’on en a tirée.
Ce qui reste de la légende : côtes retirées, maladies innombrables
Une partie de ce que l’on croit savoir du corset victorien ne vient d’aucun de ces livres. Le mythe le plus tenace est celui des côtes retirées pour affiner la taille. Valerie Steele, qui a écrit The Corset: A Cultural History (Yale University Press, 2001), le juge « entièrement mythique », et le musée américain Lancaster History, qui reprend sa démonstration, rappelle qu’il n’existe aucune preuve historique de ces opérations. Le même musée donne des chiffres mesurés sur une collection : sur 197 corsets de la collection Symington, le tour de taille se répartit ainsi :
- un seul corset mesurait 18 pouces ;
- onze mesuraient 19 pouces ;
- la plupart mesuraient entre 20 et 26 pouces.
Le musée ajoute que le corset se laçait avec un écart de deux à trois pouces, la taille réelle de la porteuse dépassant de deux à trois pouces celle du corset. On trouvera ces éléments sur la page de Lancaster History consacrée aux mythes du corset.
Autre exagération, relevée par la critique : les médecins victoriens attribuaient au corset, selon la formule de la London Review of Books, « chaque mal, de la tuberculose au cancer du sein ». Nous ne reprenons pas cette liste comme un fait médical, mais comme un trait de l’époque : un sujet sur lequel on a projeté tout ce que l’on ne comprenait pas. Pas de chiffre de mortalité non plus : aucune source lue n’en donne, et les formules du type « le corset a tué des milliers de femmes » n’ont pas de fondement dans les sources que nous avons consultées.
Reste Paul Poiret. On lui attribue volontiers la fin du corset, vers 1906. Dans ses mémoires, En habillant l’époque (Grasset, 1930), il s’attribue lui-même la chute du corset. Deux versions de sa phrase circulent, aucune n’a pu être retrouvée dans l’ouvrage : nous ne la citons donc pas. Ce que l’on peut écrire est modeste : un couturier se dit, plus de vingt ans plus tard, l’artisan d’une libération. Le récit d’un corset aboli du jour au lendemain par un homme de goût relève de la légende ; l’histoire de la naissance du soutien-gorge et de ses formes successives est plus lente et plus collective.
Ce que cette querelle dit des hommes, des femmes et du corps
Reste à comprendre pourquoi cette querelle a duré si longtemps, et pourquoi elle a pris un tel accent moral. Les deux livres que nous avons lus donnent une réponse involontaire. Le chapitre XIV du sommaire d’O’Followell s’ouvre sur ces mots : « La femme veut paraître belle pour plaire ». Il décrit le corset comme « le plus important artifice de costume qui permet à la femme de masquer les imperfections de son corps », avec des développements sur l’instinct sexuel et le « rôle du corset dans la lutte sexuelle soutenue par la femme ». Le médecin n’a pas fini d’examiner les organes qu’il glisse déjà de l’anatomie à la morale. Quand Léoty cite Charles Blanc, critique d’art, il rappelle que cacher et montrer, ou plutôt laisser deviner et laisser voir, sont les deux objets du corsage, et que « souvent ce que l’on cache est justement ce que l’on veut montrer ».
C’est là, à notre avis, le vrai enjeu. Le corset est un objet de santé, de couture et de commerce, mais il est aussi le lieu où des hommes (médecins, moralistes, couturiers) ont décidé de ce qu’une femme devait faire de son corps. Les uns le prescrivent, les autres le condamnent, et les sources lues ici n’interrogent presque jamais celles qui le portent. La Rational Dress Society de 1881 est l’exception qui confirme la règle. Le corset a aussi déplacé un débat plus ancien, celui de la pudeur : jusqu’où une femme peut-elle montrer ce qu’elle est ? La question est reprise dans l’article sur la pudeur, Elias et Duerr.
La forme du corset a ensuite changé, avec le soutien-gorge puis la gaine, mais le schéma persiste : un vêtement féminin, discuté par des hommes, avec des chiffres que l’on ne vérifie pas. Pour le passage du corset au soutien-gorge, que cet article n’aborde pas, lingerie-sensuelle.fr a une page détaillée sur ce passage, de 1889 à 1920.
Pour finir : la bonne réponse à la question du titre est donc « cela dépend du serrage ». Le corset serré pouvait faire du mal, et les médecins du XIXe siècle avaient en partie raison de le dire. Le corset modéré n’était pas le supplice que la légende décrit : les corsets mesurés à Lancaster ne ressemblent pas à la taille de guêpe qu’on imagine. Mais la question la plus intéressante n’est peut-être pas médicale : c’est de savoir pourquoi, pendant deux siècles, tant d’hommes ont eu tant à dire sur ce que des femmes mettaient sous leur robe.
Questions fréquentes
Le corset a-t-il vraiment déformé les côtes des femmes ?
Le docteur O'Followell, en 1908, écrit que le corset serré peut produire de graves déformations au niveau des dernières côtes, mais que l'on a souvent exagéré son action néfaste sur la cage thoracique. L'idée que des femmes se faisaient retirer des côtes pour affiner leur taille n'est étayée par aucune preuve : Valerie Steele la juge entièrement mythique.
Qui a écrit contre le corset avant le XIXe siècle ?
Le médecin allemand Samuel Thomas von Sömmerring publie à Berlin en 1793 un traité intitulé Über die Wirkungen der Schnürbrüste (Sur les effets des corsets), l'un des premiers textes médicaux contre le laçage serré.
Tous les médecins étaient-ils contre le corset ?
Non. Dans son livre de 1893, Ernest Léoty cite plusieurs médecins qui le jugent utile, voire le prescrivent, notamment pour corriger les déviations de la colonne chez les adolescentes, à condition qu'il soit modérément serré. Le consensus n'a jamais été « tous contre ».
Qu'a conclu le docteur O'Followell sur le corset en 1908 ?
Il a mesuré, photographié et radiographié, et il conclut que le corset ne peut entraver sérieusement la fonction respiratoire que lorsqu'il est serré. Selon le sommaire de son livre, il juge pourtant que rechercher une fine taille au détriment de sa santé est une folie, et que l'admirer est une hérésie.
Paul Poiret a-t-il supprimé le corset ?
Poiret s'attribue dans ses mémoires, publiés en 1930, la chute du corset. Aucune des deux versions de sa phrase qui circulent n'a pu être vérifiée dans le livre : on ne peut donc pas lui prêter de citation exacte, et le récit d'un corset « aboli » par un couturier est une légende.