
Le blanc à Paris : grands magasins, trousseaux et lingerie
XIXe siècle-Belle Époque, Paris
Du mois du blanc du Bon Marché aux comptoirs de lingerie de Zola : comment les grands magasins ont mis en vitrine le linge de corps, le trousseau et l'intime.
Chaque année, en janvier, les grands magasins parisiens s’habillent de blanc. Draps, serviettes, rideaux, layette et dessous s’empilent en pyramides, et l’on y voit peu de chose qui ressemble à un manifeste. C’est pourtant l’une des plus anciennes mises en scène du linge intime que le commerce ait inventées : un rendez-vous annuel où l’on vend en public ce qui se gardait au fond d’une armoire et ne se montrait qu’à la famille.
Ce rendez-vous a une histoire, et un grand texte pour la raconter. Quand Émile Zola écrit Au Bonheur des Dames, il consacre une scène célèbre à l’« exposition de blanc » de son magasin imaginaire, et il y glisse, presque sans transition, des pages sur les chemises, les jupons et les pantalons de femme. Lire ce chapitre à côté des quelques faits solides que l’on possède sur le Bon Marché, sur le trousseau et sur les couturières, permet de dire ce que le mois du blanc a changé : il a déplacé l’intime du coffre de mariage vers le comptoir, et il l’a fait en rendant invisibles les mains qui fabriquaient le linge.
Le blanc, une catégorie de vente avant d’être une couleur
Le mot prête à confusion. Dans un grand magasin, « le blanc » ne désigne pas une teinte mais une famille de marchandises : le linge de maison, la layette, les rideaux et les voilages, les dessous féminins et masculins. En janvier 1873, selon l’article du Figaro sur l’origine du mois du blanc, Aristide Boucicaut décide au Bon Marché d’exposer toute cette marchandise blanche à prix réduits. La « grande quinzaine du blanc » deviendra le mois du blanc.
Une réserve s’impose sur la date. Elle est reprise partout, mais elle s’appuie sur le récit de la maison, et nous n’avons pas lu de document de 1873 qui la confirme ; une autre année, 1871, circule aussi, sans source plus solide. Le plus sûr est donc d’écrire « en 1873, selon Le Figaro ». Ce qui est sûr, en revanche, c’est la mécanique commerciale : un calendrier qui donne à chaque saison une raison de revenir au magasin, et un lot de produits (le linge) qui se compare, se range et se vend par séries.
Le contexte, lui, est documenté. D’après la notice que Wikipédia consacre au Bon Marché, le magasin passe de 12 employés et 500 000 francs de chiffre d’affaires en 1852 à 1 788 employés et 72 millions de francs en 1877. Il invente ou perfectionne les prix fixes affichés sur une étiquette, l’entrée libre, le « satisfait ou remboursé » et la vente par correspondance : la même notice évoque plus de 6 millions de catalogues envoyés au début du XXe siècle. Pour une marchandise aussi standardisable que le linge blanc, ce système est idéal.
Le trousseau, lui, n’a pas attendu les grands magasins. Mais ceux-ci vont le transformer en produit : on pourra désormais l’acheter d’un seul tenant, au rayon, en comparant les prix. Notre article sur les lingères, les corsetières et les petites mains s’arrête sur l’envers de cette vitrine ; celui-ci regarde l’endroit.
Zola entre au Bonheur des Dames
Au Bonheur des Dames paraît d’abord en feuilleton dans Gil Blas à partir de décembre 1882, puis en volume chez Charpentier en 1883. Zola n’a pas décrit de mémoire : selon la notice de Wikipédia sur le roman, sa documentation commence dès 1881 et il visite des après-midis entiers le Bon Marché, les Grands Magasins du Louvre et la Place Clichy, en notant tout dans ses carnets d’enquête. Il n’en tire pas un reportage, mais une fiction : le magasin d’Octave Mouret est imaginaire, et c’est un point à ne pas oublier quand on cite ses pages comme un témoignage.
Le chapitre XIV, sur Wikisource, contient la grande scène. On y lit que « l’exposition de blanc prenait, au fond des vitrines, une intensité de ton aveuglante » : « Rien que du blanc, un trousseau complet et une montagne de draps de lit à gauche, des rideaux en chapelle et des pyramides de mouchoirs à droite, fatiguaient le regard. » À l’intérieur, la clarté devient incendie : on retrouve le blanc des vitrines, « mais avivé, colossal, brûlant d’un bout à l’autre de l’énorme vaisseau, avec la flambée blanche d’un incendie en plein feu ». Zola va jusqu’à parler d’une « religion du blanc », dont l’autel est une tente faite de rideaux blancs au-dessus du comptoir des soieries.
Le tableau suivant sépare ce que la fiction montre de ce que l’on peut tenir pour documenté.
| Ce que Zola met en scène | Ce que l’on peut affirmer | À ne pas conclure |
|---|---|---|
| Une exposition de blanc qui recouvre tout le magasin | Le mois du blanc existe au Bon Marché depuis les années 1870, selon Le Figaro | Que Zola décrive une date ou un magasin précis |
| Des trousseaux « complets » vendus au rayon | Le trousseau se compte par douzaines au XIXe siècle | Que tous les trousseaux s’achetaient désormais en magasin |
| Des salons d’essayage interdits aux hommes | Zola situe cette règle dans son magasin imaginaire | Qu’elle ait été partout appliquée |
| Une foule de clientes presque saisies de vertige | Le Bon Marché attire une clientèle féminine par ses services, selon Wikipédia | Que la foule ait réagi comme dans le roman |
Aux comptoirs de lingerie : « le déballage indiscret »
La page la plus frappante du chapitre n’est pas celle des draps mais celle des dessous. Zola quitte le linge de maison pour la lingerie fine, qu’il décrit comme un « déshabillé galant » qui jonche les pièces « comme si un groupe de jolies filles s’étaient dévêtues de rayon en rayon ». Les articles défilent dans l’ordre où une femme se déshabille : les camisoles et les peignoirs, puis les jupons « de toutes les longueurs », puis les pantalons en percale, en toile ou en piqué, enfin les chemises, « boutonnées au cou pour la nuit, découvrant la poitrine le jour ».
Ce linge qui organise le regard n’est pas une invention du commerce : la peinture galante du siècle précédent le mettait déjà en scène, comme le montre la chemise, le boudoir et le peintre. Le romancier nomme ce qu’il voit : « C’était, aux trousseaux, le déballage indiscret, la femme retournée et vue par le bas, depuis la petite bourgeoise aux toiles unies, jusqu’à la dame riche blottie dans les dentelles, une alcôve publiquement ouverte. » La phrase dit l’essentiel. Le grand magasin ne se contente pas de vendre de la lingerie : il en fait un spectacle, et il l’expose à des clientes qui n’auraient jamais montré les mêmes objets chez elles.
Ce spectacle a ses frontières. Les salons d’essayage de Zola sont « d’étroites cellules, fermées de glaces dépolies, et où les hommes, même les maris, ne pouvaient entrer, par une exagération décente de la direction ». Les vendeuses entrent et sortent, et le battement de la porte laisse deviner « des visions de dames en chemise et en jupon ». Cette pudeur de façade est une part du dispositif : le magasin montre les dessous mais organise la décence, ce qui permet aux familles bourgeoises de s’y presser. Sur cette pudeur qui se règle par des conventions plutôt que par la nature, notre article sur la pudeur, Elias et Duerr donne le cadre.
Les corsets, que Zola place au même endroit (« les corsets cuirasses, surtout les corsets de soie blanche ») sont présentés sur des mannequins sans tête, ce qui n’empêche pas l’auteur d’y voir une « lubricité troublante ». Le corset en vitrine n’est donc pas l’objet médical que discutaient les médecins ; c’est un objet de désir, et la querelle du corset au XIXe siècle se joue ailleurs, dans les cabinets et les revues.
Le trousseau : du coffre familial au rayon
Avant le rayon, il y a le coffre. Selon une synthèse de la bibliothèque municipale de Lyon, tirée d’une Histoire du mariage de Catherine Salles et Sabine Melchior-Bonnet, le trousseau de la mariée bourgeoise comprend à la fois le linge de maison et la lingerie personnelle, et doit représenter cinq pour cent du montant de la dot. Chaque élément se compte par douzaines : un trousseau modeste en présente trois de chaque pièce, un « beau trousseau » jusqu’à douze.
Voici ce que contient, d’après cette même synthèse, un trousseau bourgeois :
- le linge de maison : draps, nappes, serviettes, torchons ;
- le linge de corps : chemises de jour et de nuit, camisoles, cache-corsets, jupons, pantalons ;
- les accessoires : mouchoirs, gants et bas.
Le geste qui l’accompagne est aussi documenté que la liste. Pendant son adolescence, la future mariée brode les pièces de son trousseau ; quand les fiançailles sont annoncées, elle marque son linge personnel du monogramme de son prénom, et le linge de maison des initiales entrelacées de son nom et de celui de son futur mari. Le trousseau est ensuite exposé dans la chambre de la jeune fille et chacun vient l’admirer. Ce que contenait ce coffre, du linge de maison aux pièces de la nuit de noces, fait l’objet de notre histoire du trousseau de la mariée.
Puis vient la rupture : à la fin du XIXe siècle, selon la même source, on perd l’usage d’exposer le trousseau, car cette exhibition de linge intime paraît indécente. La coïncidence est troublante. Au moment où la famille cesse de montrer son linge de corps à ses proches, le grand magasin se met à le montrer à tout le monde, sous des verrières, à des clientes anonymes. Le blanc du trousseau ne disparaît pas ; il quitte la chambre pour la vitrine. Zola l’a vu : son « trousseau complet » de la vitrine, ses six chemises « pareilles à la demi-douzaine » à reprendre, ses clientes en quête d’un trousseau pour leur fille disent que la préparation du mariage passe désormais par le rayon.
Les mains derrière le blanc
Le blanc de la vitrine est un blanc sans visage. Les piles de draps de Zola n’ont ni couturière ni finisseuse, et les chiffres que l’on possède sur la fabrication disent pourquoi. En 1902, selon l’Inspection du travail, la moitié des 1,3 million d’« ouvriers de l’aiguille » de France, dont 86 % de femmes, travaillent à domicile, d’après l’historienne Claire Lemercier. Le recensement de 1901 compte pour sa part 180 000 personnes dans les fabriques de lingerie, ouvriers compris.
Deux cas relevés en 1907 par l’enquête sur les ouvrières lingères à domicile à Paris montrent ce que ces chiffres recouvrent. Une lingère fait des chemises de nuit pour femme, payées de 5,50 à 9 francs la pièce, en travaillant 13 à 14 heures par jour en pleine saison, pour un gain annuel brut de 1 160 francs. Une finisseuse de chemises d’homme reçoit 0,70 franc par chemise, travaille jusqu’à 17 heures par jour en pleine saison et dégage 483,05 francs de profit net annuel. Ce sont deux cas, pas des moyennes, et ils ne disent pas tout. Mais ils placent à côté de la « débauche de blanc » de Zola un travail où l’on compte les francs par chemise.
Cette fabrication reste largement invisible dans le récit du grand magasin. Elle appartient pourtant à ce que le matrimoine parisien du XIXe siècle, des ouvrières aux communardes rappelle de l’histoire populaire des femmes : la majorité des Parisiennes d’alors étaient ouvrières, domestiques, blanchisseuses ou marchandes. Les vendeuses des grands magasins forment un autre groupe : d’après Wikipédia, elles représentent la moitié du personnel du Bon Marché dans les années 1880, vivent en uniforme noir et peuvent être renvoyées pour n’importe quelle faute. Elles sont le visage que le magasin veut bien montrer, quand les couseuses restent chez elles.
Ce que le blanc change à la pudeur bourgeoise
On peut alors proposer une lecture, qui est la nôtre et non celle d’une source. Le mois du blanc ne rend pas l’intime public ; il le rend marchand. Il ne montre pas des corps, il montre des objets qui les touchent, soigneusement pliés dans des cartons, séparés de ceux qui les portent par la vitrine, le prix et le comptoir. La pudeur n’est pas abolie : elle est déplacée vers des règles de magasin (le salon d’essayage fermé, les vendeuses en noir, la clientèle exclusivement féminine au rayon).
Ce déplacement a trois conséquences, que l’on peut vérifier dans les textes plutôt que d’y croire sur parole :
- le linge de corps devient un sujet d’achat public, ce qui banalise sa vue et sa discussion ;
- la lingerie fine, avec ses valenciennes et ses broderies, s’inscrit dans une consommation de masse, dont le luxe caché devient, écrit Zola, « comme une dépravation sensuelle » ;
- la fabrication quitte le champ de la vitrine, ce qui sépare durablement le goût du linge de ce qu’il coûte à ceux qui le cousent.
Cette séparation prépare la publicité du XXe siècle, que notre article sur les affiches de lingerie en France suit plus loin, et elle éclaire ce que le pilier Lingerie et société appelle la morale, le travail et le commerce.
Comment lire un mois du blanc aujourd’hui
Le Bon Marché a gardé le rendez-vous : d’après Wikipédia, des expositions monographiques d’artistes contemporains s’y succèdent chaque début d’année, à l’occasion du mois du blanc, depuis 2016. La tradition n’est donc pas morte, elle a changé de registre. Voici quelques questions à poser à une vitrine de janvier, ou à une page d’histoire du linge, pour garder l’esprit critique :
- Qui fabrique ce que l’on voit, et dans quelles conditions ?
- Le « blanc » désigne-t-il ici une couleur, une saison ou un assortiment de marchandises ?
- La source est-elle un document d’époque, un récit de la maison ou un roman ?
- Quel est l’équivalent de la « pudeur de façade » du salon d’essayage, ici et maintenant ?
Zola a vu juste sur l’essentiel : le blanc n’est pas innocent. Mais son roman ne prouve rien sur les dates, les prix ou les chiffres de vente, et il faut lui préférer pour cela les articles de presse, les catalogues et les enquêtes de l’époque. L’histoire du linge se lit mieux en croisant ces trois sortes de sources que dans un seul récit, aussi beau soit-il.
Questions fréquentes
Depuis quand parle-t-on de mois du blanc à Paris ?
Selon Le Figaro, c'est en janvier 1873 qu'Aristide Boucicaut décide d'exposer au Bon Marché toute la marchandise blanche à prix réduits, sous le nom de « grande quinzaine du blanc ». La date est celle que reprend la presse ; elle repose sur un récit de la maison, que nous n'avons pas pu confronter à un document de 1873.
Que contenait un trousseau de mariage au XIXe siècle ?
Le trousseau réunissait le linge de maison et la lingerie personnelle : draps, nappes, serviettes, torchons, chemises de jour et de nuit, camisoles, cache-corsets, jupons, pantalons, mouchoirs, gants et bas. Chaque pièce se comptait par douzaines, trois pour un trousseau modeste et jusqu'à douze pour un beau trousseau, d'après la synthèse de la bibliothèque municipale de Lyon.
Que veut dire « le blanc » dans un grand magasin ?
Le mot désigne une catégorie de marchandise avant d'être une couleur : le linge de maison, la layette, les rideaux et les dessous, selon Le Figaro. Zola en fait, dans Au Bonheur des Dames, un décor entier où les étoffes blanches recouvrent colonnes, escaliers et comptoirs.
Les hommes pouvaient-ils entrer dans les salons d'essayage ?
Dans le roman de Zola, non : ces salons sont de petites cellules fermées de glaces dépolies où les hommes, même les maris, ne pouvaient entrer, par une « exagération décente de la direction ». C'est une scène de fiction, mais elle dit ce que l'auteur avait observé de la pudeur commerciale des grands magasins.
Zola a-t-il décrit un magasin réel ?
Le Bonheur des Dames est un magasin imaginaire. Pour l'écrire, Zola a toutefois visité pendant des après-midi entiers le Bon Marché, les Grands Magasins du Louvre et la Place Clichy, et noté ses observations dans ses carnets d'enquête, selon la notice consacrée au roman par Wikipédia.