
Barthes et l'intermittence : là où le vêtement bâille
1973
Barthes parle de lecture, pas de lingerie. Ce que dit vraiment la phrase sur le vêtement qui bâille, et ce que devient l'intermittence une fois transposée.
Peu de phrases de la critique littéraire française ont été autant détachées de leur livre. « L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? » : on la convoque volontiers dès qu’il est question de mode ou de lingerie. Roland Barthes ne parle pourtant ni de lingerie ni de femmes. Il parle de la manière dont on lit un texte, et le vêtement ne lui sert que de comparaison.
Cet article fait donc deux choses, dans cet ordre. Il remet la phrase dans son livre, avec ses voisines, pour dire ce qu’elle dit. Puis il propose une lecture : ce que devient l’« intermittence » de Barthes quand on l’applique à la lingerie. Cette seconde partie est une lecture de la rédaction, signalée comme telle chaque fois qu’elle commence. Le pilier consacré à la philosophie de la lingerie pose la règle du jeu ; ici, on la tient sur une seule phrase.
La phrase, dans son livre
Le Plaisir du texte paraît au Seuil en 1973. Selon l’auteur d’un blog qui en recopie des extraits, c’est un texte « fort court », une quarantaine de pages, où Barthes « varie rêveusement sur le couple plaisir/jouissance, opposition vacillante comme l’auteur lui-même le reconnaît ». Ce n’est donc pas un traité, c’est une suite de fragments, et la phrase du vêtement en est un. Voici le passage en entier :
« L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? Dans la perversion (qui est le régime du plaisir textuel) il n’y a pas de “zones érogènes” (expression au reste assez casse-pieds) ; c’est l’intermittence, comme l’a bien dit la psychanalyse, qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche) ; c’est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d’une apparition-disparition. »
Roland Barthes, Le Plaisir du texte, Seuil, 1973
Le texte est cité d’après les extraits du Plaisir du texte recopiés sur ce blog, qui n’est pas l’édition papier ; nous ne donnons aucune page de l’édition du Seuil, faute de l’avoir sous les yeux.
Dans cette source, la phrase est suivie, sans transition, d’une définition qui change tout : « Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu’à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage. » Le vêtement qui bâille appartient donc à une théorie de la lecture. Barthes décrit ce qui arrive à un lecteur devant un texte, pas ce qui arrive à un homme devant une femme.
Le voisinage immédiat éclaire la phrase. Quelques lignes plus haut, Barthes explique que les œuvres de la modernité « ont toujours deux bords », et il ajoute que ce que veut le plaisir, « c’est le lieu d’une perte, c’est la faille, la coupure, la déflation, le fading qui saisit le sujet au cœur de la jouissance ». Il précise aussi : « ce n’est pas la violence qui impressionne le plaisir ; la destruction ne l’intéresse pas ». Ce mot de « bord » prépare peut-être le « vêtement qui bâille » : le plaisir se loge dans un écart entre deux surfaces, non dans une surface entière.
Ce que dit la phrase, mot par mot
Un tableau aide à ne pas glisser du texte à l’interprétation.
| Ce que Barthes écrit | De quoi il parle dans le livre | Ce que nous en faisons |
|---|---|---|
| « là où le vêtement bâille » | Une comparaison pour dire où loge le plaisir de lire | Un seuil entre deux pièces de tissu |
| il n’y a pas de « zones érogènes » | Un refus de désigner à l’avance l’endroit érotique du texte | Un refus de réduire la lingerie à ce qu’elle couvre |
| « l’intermittence » | Le va-et-vient entre le lisible et le non-lisible | Ce qu’on voit, ce qu’on ne voit plus, ce qu’on entrevoit |
| « la peau qui scintille entre deux pièces » | L’image d’un interstice | Une peau entre un haut et un bas, entre une bretelle et une épaule |
| « une apparition-disparition » | La mise en scène du sens qui se dérobe | Le dévoilement comme geste, non comme état |
Trois remarques s’imposent :
- la phrase est une question, non une thèse : Barthes écrit « n’est-il pas », et la version courte de la citation se termine par un point d’interrogation, qu’on aurait tort de supprimer ;
- tous ses exemples sont des vêtements de dessus ou des accessoires visibles (le pantalon, le tricot, la chemise, le gant, la manche), et aucun n’est un sous-vêtement ;
- il refuse les « zones érogènes », c’est-à-dire l’idée qu’un endroit du corps serait érotique en soi : ce qui l’est, dit-il, c’est un mouvement, une intermittence, et il ajoute « comme l’a bien dit la psychanalyse », sans citer personne.
Il en découle quelque chose de plus précis qu’on ne le croit. Si l’on prend Barthes au mot, aucune pièce de lingerie n’est érotique en soi, ni la dentelle, ni la transparence, ni la coupe. Ce qui compte, c’est la manière dont une pièce apparaît et disparaît, se laisse entrevoir puis se referme. Cette conclusion n’est pas la sienne, elle est la nôtre, mais elle découle directement de sa formule.
Première lecture : la lingerie comme second bord
Une difficulté se présente aussitôt. Pour qu’un vêtement « bâille », il faut deux pièces qui laissent entre elles un écart. Or la lingerie, par définition, est ce qui se porte dessous. Elle ne bâille pas : c’est le vêtement de dessus qui bâille sur elle. Notre transposition consiste donc à lui donner la place d’un second bord. La bordure d’une dentelle sous un col, un ruban entrevu au bas d’une manche, la bretelle qui glisse d’une épaule : dans chacun de ces cas, la lingerie ne se montre pas, elle borde l’ouverture d’un autre vêtement.
Lecture de la rédaction. On peut en tirer une différence entre deux manières de regarder de la lingerie. La première la traite comme une zone : une pièce que l’on montre entière, à plat, sur un mannequin ou sur une page, et dont l’effet tient à ce qu’elle couvre. La seconde la traite comme un bord : une pièce que l’on entrevoit, et dont l’effet tient à ce qui reste hors champ. Les deux existent, et nous ne prétendons pas que la seconde soit supérieure. Mais seule la seconde nous paraît dans l’esprit de Barthes. C’est elle qui porte la « mise en scène d’une apparition-disparition » ; la première, elle, ressemble plutôt à ce qu’il appelle le refus des « zones érogènes ».
Les peintres ont travaillé ce motif de la chemise entrouverte bien avant la photographie : la chemise, le boudoir et le peintre en suit trois exemples, de Boucher à Degas. Cette lecture a une conséquence pour les images. Une photographie de lingerie sur fond neutre dit tout d’un coup, et elle ne laisse aucun écart ; une photographie où la pièce n’apparaît qu’à moitié, sous une chemise ouverte ou derrière un voile, rouvre l’écart. La question de savoir laquelle est « plus érotique » n’a pas de réponse démontrable. Ce qu’on peut dire, c’est que la phrase de Barthes va, nous semble-t-il, du côté de la seconde, et pourquoi.
Deuxième lecture : qui met en scène ?
Barthes parle d’une « mise en scène d’une apparition-disparition ». Des peintres femmes ont d’ailleurs traité la toilette sans offrir la scène au spectateur : Morisot et Cassatt devant le miroir. Une mise en scène suppose quelqu’un qui scène, et la phrase ne dit pas qui. Le « je » qui regarde est partout dans Le Plaisir du texte ; il écrit par exemple que le plaisir du texte, c’est « ce moment où mon corps va suivre ses propres idées – car mon corps n’a pas les mêmes idées que moi ». Celui ou celle qui porte le vêtement, en revanche, n’a pas de voix dans la phrase.
Lecture de la rédaction. Appliquée à la lingerie, la question change de nature, parce que le texte devient un corps habillé par quelqu’un. L’intermittence peut être choisie : la personne qui porte la pièce décide de la laisser entrevoir, et le jeu est un pouvoir. Elle peut aussi être subie : un vêtement trop petit, une convention vestimentaire, un contexte où la bretelle qui glisse est une faute et non un jeu. Dans les deux cas, l’écart existe. Ce qui change, c’est qui le gouverne.
C’est ici que l’histoire corrige la philosophie. Selon le compte rendu que Le Monde a consacré le 26 juin 1981 au livre de Philippe Perrot, Les Dessus et les Dessous de la bourgeoisie (Fayard), les hommes et les femmes de la « bonne société », « engoncés dans leurs cols durs, torturés par leurs plastrons, suppliciées dans leurs corsets », n’hésitaient pas à souffrir, à risquer la maladie et la mort. Les guillemets sont ceux du critique, qui ne précise pas si les mots sont de Perrot : nous les attribuons donc au compte rendu du Monde. Le même article rappelle que la « liberté du costume » date d’un décret de 1793 : « Chacun est libre de porter tel vêtement ou ajustement de son sexe qui lui convient. » Une liberté proclamée en droit, des corps contraints en pratique : l’intermittence de Barthes suppose, pour être un jeu, une liberté que ce siècle ne donnait pas.
Simone de Beauvoir allait plus loin. Le tome I du Deuxième Sexe paraît chez Gallimard le 24 mai 1949 (fiche de l’éditeur), et elle y soutient, en substance, que les modes féminines, talons, corsets, crinolines, ont servi à entraver le corps. Nous résumons son propos sans guillemets, parce que nous n’avons pas pu relire le passage dans une édition de référence. Ce résumé suffit à poser l’objection : un vêtement qui bâille peut être un jeu, mais un vêtement qui entrave n’en est pas un. Le corset dont les médecins du XIXe siècle débattaient est l’exemple extrême de ce que la lecture de Barthes laisse de côté. Et quand il s’agit de ne pas porter la pièce, la question de la décision se pose à nouveau, comme le rappelle l’article sur le sondage Ifop de 2020 consacré au no bra.
Bataille : l’interdit qui rend l’écart possible
Georges Bataille ouvre L’Érotisme (Minuit, 1957) sur une phrase que l’on cite d’ordinaire en la raccourcissant : « De l’érotisme, il est possible de dire qu’il est l’approbation de la vie jusque dans la mort. » Plus loin, il écrit que « le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, le domaine de la violation ». Nous citons ces deux phrases d’après un article universitaire qui les situe dans l’édition de Minuit ; nous n’avons lu aucun propos de Bataille sur le vêtement, et nous ne lui en prêtons aucun.
Le contraste avec Barthes est net, et il est instructif. Chez Bataille, l’érotisme suppose une violation : il y a un interdit, et on le franchit. Chez Barthes, dans le passage lu, c’est presque l’inverse. Il écrit que « ce n’est pas la violence qui impressionne le plaisir ». La précaution est nécessaire : il parle là de la valeur des œuvres de la modernité, non du corps. Mais l’écart entre les deux auteurs reste utile pour lire la lingerie. Chez l’un, elle serait la limite que l’on s’apprête à franchir ; chez l’autre, un bord où la peau scintille sans qu’aucune limite soit franchie. Ce sont deux manières de comprendre pourquoi un morceau d’étoffe retient le regard, et elles ne se confondent pas. Pour la question de savoir si la pudeur est une invention ou un trait général des sociétés humaines, que ce raisonnement suppose, on se reportera à l’article sur Elias et Duerr.
Ce que cette lecture ne prouve pas
Elle ne prouve rien, d’abord, au sens strict. Transposer une phrase sur la lecture à une pièce de lingerie est un geste d’interprétation. Il peut éclairer, il ne peut pas démontrer. Un lecteur qui trouverait la transposition forcée aurait de bonnes raisons de l’être : Barthes lui-même, rappelons-le, prend le vêtement comme une comparaison.
Elle ne dit rien non plus de ce que les gens éprouvent. Savoir si les hommes, ou les femmes, trouvent plus troublante une pièce entrevue qu’une pièce montrée est une question de mesure, pas de philosophie. Quelques chercheurs s’y sont essayés, et ce qu’ils ont réellement mesuré, avec ses limites, fait l’objet d’un autre article : la lingerie trouble-t-elle plus que la nudité ? Pour le versant du regard et du couple, le pilier « Lingerie, hommes et femmes » reprend ces questions avec leurs études et leurs réserves.
Enfin, elle porte la marque de son auteur, et c’est notre lecture. Barthes écrit en 1973 et son « je » est celui d’un lecteur ; la phrase ne dit rien de la place de celle ou de celui qui porte le vêtement. Appliquer la formule à la lingerie, c’est hériter de ce point de vue. Une lecture qui partirait de celle qui porte la pièce, de ce qu’elle choisit de montrer, de laisser entrevoir ou de garder pour elle, serait possible et probablement différente. Nous ne l’écrivons pas ici, faute de sources lues sur lesquelles l’appuyer.
Garder la phrase, changer l’objet
Que reste-t-il, alors, de la phrase ? Elle reste ce qu’elle était : une très belle manière de dire que le trouble se loge dans un mouvement et non dans une surface. Sa force tient à ce qu’elle refuse de désigner à l’avance l’endroit érotique du corps, ou du texte, et à ce qu’elle met l’accent sur un écart qui se rouvre sans cesse.
Appliquée à la lingerie, elle suggère trois choses, que nous formulons comme des hypothèses de la rédaction :
- une pièce ne vaut pas par ce qu’elle couvre, mais par la manière dont elle se laisse entrevoir ;
- ce qui compte, ce n’est pas l’état, dévoilé ou voilé, mais le passage de l’un à l’autre ;
- la question décisive n’est pas « que montre-t-elle ? » mais « qui décide de ce qu’elle montre ? ».
Cette dernière formule est la nôtre, pas celle de Barthes, mais c’est là que sa phrase rencontre l’histoire du vêtement : dans les corsets et dans les décrets de 1793, comme dans le geste de la main qui, un soir, laisse une bretelle glisser.
Questions fréquentes
Que dit exactement Barthes sur le vêtement qui bâille ?
Dans Le Plaisir du texte (Seuil, 1973), Barthes demande si l'endroit le plus érotique d'un corps n'est pas là où le vêtement bâille, et il parle d'intermittence, de la peau qui scintille entre deux pièces. La phrase appartient à un développement sur le plaisir de lire : le vêtement n'y est qu'une comparaison.
Barthes parle-t-il de lingerie ?
Non. Ses exemples sont le pantalon et le tricot, la chemise entrouverte, le gant et la manche, c'est-à-dire des vêtements de dessus. Appliquer l'intermittence à la lingerie est une lecture de la rédaction, pas une thèse de Barthes.
Qu'est-ce que l'intermittence chez Barthes ?
C'est, dans la phrase citée, ce qui est érotique à la place des « zones érogènes » : un va-et-vient, une apparition-disparition, plutôt qu'un endroit du corps désigné à l'avance.
Pourquoi Barthes oppose-t-il texte de plaisir et texte de jouissance ?
Le texte de plaisir contente et reste lié à une pratique confortable de la lecture ; le texte de jouissance met en état de perte et déconforte, selon les termes du passage qui suit la phrase du vêtement. La distinction vaut pour la lecture, non pour les vêtements.
Que change l'histoire du vêtement à cette lecture ?
Elle rappelle que l'intermittence peut être imposée plutôt que choisie. Le compte rendu du Monde sur le livre de Philippe Perrot décrit des hommes et des femmes de la bonne société qui souffraient dans leurs cols, leurs plastrons et leurs corsets.