
Japon : du yumoji au nagajuban, et la légende de Shirokiya
Période d'Edo à 1932, Japon
Pagne, jupe-enveloppe, sous-kimono de soie : ce que les Japonaises portaient dessous, et pourquoi l'incendie de Shirokiya n'a pas imposé la culotte.
Le récit est connu : le 16 décembre 1932, un incendie ravage le grand magasin Shirokiya, à Tokyo ; des vendeuses en kimono, sans culotte, auraient refusé de sauter dans les filets de peur qu’on les voie, et le Japon aurait découvert la culotte. C’est une légende : les chercheurs qui ont fouillé la presse de l’époque montrent que la culotte était déjà dans les écoles de filles quand le magasin a brûlé.
Tout y est pourtant : une morale, des victimes féminines, un « avant » archaïque et un « après » moderne. Il ne manque qu’une chose, la preuve.
Pour démêler cette histoire, il faut d’abord regarder ce qu’on portait réellement sous le kimono. La réponse tient moins à la pudeur qu’à la soie, au bain et à l’hygiène, et elle commence par un vocabulaire qui déroute.
Un vocabulaire qui change selon l’époque et selon le sexe
Le fundoshi (褌) est le sous-vêtement japonais traditionnel : une bande de coton passée entre les jambes et nouée à la taille. Sa version la plus longue, le rokushaku fundoshi, doit son nom à sa longueur de six shaku, soit environ 1,82 mètre, un shaku valant 30,3 centimètres. Il existe d’autres types, comme l’etchū ou le mokko, mais nous ne détaillerons pas leur nouage : nos sources ne le décrivent pas, et un geste vestimentaire ne se reconstitue pas de mémoire.
L’entrée la plus utile dans les dessous des femmes passe par une série de l’institut Pola de recherche sur la beauté et la culture, « Our Edo Beauty », signée Sakuan Izumi et mise en ligne le 16 février 2021. Le texte sur les pagnes et les ceintures de tissu explique qu’au XVIIIe et au XIXe siècle, les mots désignant le pagne et la ceinture de tissu s’appliquaient aux deux sexes. Les femmes disposaient en outre de termes propres : susoyoke (裾除け), koshimaki (腰巻), kedashi (蹴出し) et yumoji (湯文字), ce dernier parce qu’elles le portaient au bain.
Ce détail du bain compte. Le nom du yumoji (湯文字, où l’on lit le caractère de l’eau chaude) dit à quoi la pièce servait, le bain : nos sources ne décrivent pas sa coupe, et nous ne l’inventerons pas, mais elles disent son usage. Le même texte note que le kedashi pouvait être très décoratif : des courtisanes en portaient en crêpe cramoisi, visible sous l’ourlet. Un dessous qu’on montre exprès n’est déjà plus tout à fait un dessous. Nous y reviendrons, car c’est une des raisons pour lesquelles la lecture « pudeur » de l’histoire est trop courte.
Un mot de prudence sur la généralisation. L’idée que, avant la guerre, toutes les Japonaises portaient un fundoshi, ou qu’aucune ne portait rien, circule beaucoup. Nous n’avons trouvé aucune source solide pour trancher ainsi, et nous ne le ferons pas. Ce que les sources lues permettent d’écrire est plus modeste, et plus intéressant : le vocabulaire des dessous féminins était riche, variable, et il touchait à la saison, au bain et au rang.
Le piège du koshimaki
Le mot koshimaki (腰巻) est le plus trompeur. On le traduit volontiers par « jupe de dessous », et le sens existe, notamment chez Pola. Mais le dictionnaire d’art et d’architecture japonais JAANUS indique que le koshimaki a d’abord désigné un vêtement de dessus : une pièce de la tenue d’été formelle des femmes de l’élite guerrière. Avant la période d’Edo, un uchikake (une robe de dessus) était porté de cette manière en été : rabattu hors des épaules et des bras, noué à la taille et enroulé lâchement autour de la partie basse du corps, par-dessus le katabira, la robe d’été. On parlait de koshimaki-sugata, le « style de l’enveloppe à la taille ».
À la fin d’Edo, ces koshimaki étaient brodés de motifs de bon augure sur de la soie rouge, noire ou brune, et le style était devenu la tenue standard des suivantes des maisons de daimyō et du shogunat. Au XVIIIe siècle, un obi spécial, le koshimaki-obi, soutenait le vêtement et prolongeait les manches. Rien, dans cette description, ne ressemble à un sous-vêtement intime.
Que retenir ? Qu’un même mot peut recouvrir, selon l’époque et le milieu, un vêtement visible et un vêtement caché. Cela ne tient pas à une confusion de traducteur : cela dit quelque chose de la frontière, très mobile, entre ce qui se montre et ce qui se garde. Sur ce point, les réflexions de Barthes sur l’intermittence, ce lieu où le vêtement bâille et laisse deviner, permettent de lire le kimono : le col du sous-vêtement qui affleure, ou le kedashi visible sous l’ourlet chez les courtisanes, relèvent de cette frontière mobile (lecture de la rédaction, non une thèse de Barthes sur le Japon).
Le nagajuban, ou la soie qu’on protège
Au-dessus du yumoji ou du koshimaki de dessous venait le nagajuban (長襦袢), le long sous-kimono. La notice du Cleveland Museum of Art décrit un exemplaire masculin de l’ère Shōwa (1926-1989), en soie, et la formule est limpide : un nagajuban est porté sous le kimono pour le protéger de la saleté. Ses manches s’ajustent dans celles du kimono, et son ourlet est plus court pour rester caché. On peut aussi le porter seul à la maison, en famille ou entre amis.
Le même musée apporte une précision d’étymologie qui plaît : le mot juban vient du portugais gibão, nom d’une veste ajustée sans col. Un mot japonais, donc, pour un vêtement très japonais, mais emprunté à une langue européenne au contact des marchands. Les dessous ne sont pas plus « purs » que les cuisines.
La logique de cette couche est avant tout matérielle. Le musée parle de saleté, et on comprend sans peine pourquoi : un kimono de soie ne se traite pas comme un tee-shirt, et mieux vaut qu’une couche plus facile à entretenir se tienne entre la peau et le tissu précieux. La pièce du musée de Cleveland ajoute une touche d’humour : le motif de cet exemplaire, un rideau d’entrée en cordes (le nawanoren), est un jeu de mots visuel que le musée qualifie d’amusant. On peut y lire un goût du détail réservé à celui qui porte le vêtement, puisque la couche est faite pour rester cachée.
| Terme | Ce que c’est | Fonction principale d’après nos sources |
|---|---|---|
| Fundoshi | Bande de coton passée entre les jambes et nouée à la taille | Sous-vêtement traditionnel ; à Edo, les mots « pagne » et « ceinture de tissu » s’appliquaient aux deux sexes (Pola) |
| Yumoji | Jupe-enveloppe féminine | Se porte au bain (Pola) |
| Kedashi | Pièce visible sous l’ourlet | Décorative, parfois en crêpe cramoisi chez des courtisanes (Pola) |
| Koshimaki | Tenue d’été formelle des femmes de l’élite guerrière ; sens de jupe de dessous ajouté | Vêtement de dessus avant tout (JAANUS) |
| Nagajuban | Long sous-kimono | Protéger la soie de la saleté (Cleveland Museum of Art) |
| Zurōsu | Caleçon de style occidental | Recommandé par un obstétricien en 1902, imposé dans un lycée de filles en 1919 (Minpaku) |
Ce tableau dit une chose simple. Pour les pièces les mieux documentées, la fonction invoquée est matérielle (protéger, laver, se baigner) ou décorative. Aucune de nos sources ne présente ces dessous comme un dispositif de pudeur au sens où l’entend la légende de Shirokiya.
La culotte entre par l’école
Si la culotte a dû attendre un drame pour s’imposer, on devrait n’en trouver aucune trace avant 1932. La chronologie du projet Minpaku, la base de données de la culture vestimentaire du Musée national d’ethnologie, dit autre chose. Ce projet, mené par Haruko Takahashi et Keiko Suzuki, dépouille les grands quotidiens et les magazines de la période moderne, et un billet de la série Japanese Studies Spotlight du NCC, publié le 25 août 2025, en donne la méthode et ce cas d’école.
Les dates relevées sont précises :
- le 19 janvier 1881, le Yomiuri Shimbun informe ses lecteurs de l’existence de caleçons tricotés mi-longs pour femmes ;
- le 15 décembre 1902, le même journal rapporte qu’un obstétricien préconise que les femmes commencent à porter des caleçons au plus vite ;
- le 26 mai 1919, un article annonce que l’école de filles la plus prestigieuse de l’époque, aujourd’hui le lycée de l’université Ochanomizu, fait porter le caleçon (zurōsu, ズロース) à toutes ses élèves.
Les auteurs en tirent la conclusion qui s’impose : au moment de l’incendie de 1932, le caleçon était assez répandu, en particulier dans les établissements scolaires, et une part importante des femmes en portait au quotidien. Ils notent aussi un détail qui explique la légende : l’usage voulait qu’on ne porte pas de caleçon de style occidental avec le kimono. Cette coutume rend plausible l’image d’une vendeuse en kimono sans caleçon, mais elle ne prouve rien sur ce qui s’est passé ce jour-là.
Remarquez d’où vient la première incitation : un médecin, puis une école. Ce sont l’hygiène, l’éducation des filles et la modernisation du vêtement qui ouvrent la porte, avec des justifications médicales et scolaires, pas la peur d’être vue. Nous touchons là à une constante de l’histoire des dessous, que l’on retrouve dans l’histoire de la culotte en Occident : l’adoption d’un sous-vêtement par les femmes passe rarement par une révélation soudaine. Elle se fait par des institutions (écoles, médecins, uniformes), lentement, et pas toujours dans l’ordre que le récit populaire préfère.
Le 16 décembre 1932 : ce qui est établi, ce qui est raconté
Séparons proprement les couches. L’incendie du grand magasin Shirokiya, à Nihonbashi, à Tokyo, a eu lieu le 16 décembre 1932 et a fait 14 morts : Wikipédia et un article de l’AV Club sur les légendes urbaines japonaises concordent sur ce chiffre. C’est un fait, et il suffit à ne pas traiter le sujet à la légère.
Le reste est un récit. Dans sa version courante, des vendeuses en kimono, sans culotte, auraient refusé de sauter dans les filets par pudeur, et l’incendie aurait imposé la culotte au Japon. Le billet du NCC résume la version qui circule : les femmes auraient retenu leur ourlet et lâché la corde de sauvetage, et des comptes rendus ultérieurs auraient ajouté qu’avec des caleçons, elles n’auraient pas été en danger. L’article de Wikipédia sur l’incendie précise que le récit se trouve dans de nombreux ouvrages de référence, jusque dans certains textes publiés par l’Agence de lutte contre l’incendie, et qu’il n’existe aucune preuve de la thèse selon laquelle ce drame aurait changé la mode.
Le spécialiste des mœurs Inoue Shōichi la dément. Dans Pantsu ga mieru. Shūchishin no gendaishi (« On voit la culotte. Une histoire contemporaine de la pudeur »), publié en mai 2002 par Asahi Shimbunsha dans la collection Asahi Sensho, il affirme que la plupart des personnes présentes ont été sauvées par les pompiers. Nous n’avons pas lu l’ouvrage lui-même : nous rapportons ce qu’en dit Wikipédia, qui s’appuie sur lui, et la notice de la Bibliothèque nationale de la Diète en confirme les références, sans lui faire dire plus.
Notre position éditoriale est donc la suivante. Nous ne soutenons pas que personne n’ait jamais hésité à sauter dans un filet ni qu’aucune femme n’a eu honte : ce que nous écrivons, c’est que la causalité (l’incendie donne la culotte au Japon) est infondée, puisque la culotte précède l’incendie. Il y a des morts réelles et une explication fausse, et il faut garder les deux dans la tête sans laisser le récit effacer les victimes.
Pourquoi la légende a tenu
Une légende ne tient pas parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle rend service. Celle de Shirokiya en rend plusieurs :
- elle donne un sens à un drame, en lui trouvant une cause tangible et une leçon ;
- elle confirme une idée toute faite du kimono, vêtement qui serait par nature un piège pour le corps des femmes ;
- elle place la pudeur féminine au centre, comme si la modernisation du vêtement tenait à une prise de conscience morale plutôt qu’à des écoles, des médecins et des habitudes de travail ;
- elle plaît enfin aux lecteurs qui aiment voir dans les coutumes d’ailleurs une pudeur excessive.
C’est un bon exemple de ce que les essais sur la pudeur construite par la société permettent de défaire : ce que nous appelons pudeur est souvent une grille de lecture que nous posons sur des pratiques, plutôt que le motif réel de ceux qui les vivent. La même mécanique fait fonctionner d’autres histoires célèbres, comme celle des soutiens-gorge brûlés de 1968, où le détail frappant a supplanté ce que les sources établissent.
La page consacrée aux anecdotes de la lingerie range d’ailleurs l’affaire Shirokiya parmi celles dont l’événement est vrai et le lien de cause faux.
Il y a un autre ressort, moins avouable : le récit est confortable pour un regard extérieur. Il offre à un lecteur européen un Japon d’avant, enfermé dans sa retenue, qui aurait dû attendre l’Occident pour se débarrasser d’un archaïsme. Or les documents montrent une presse qui parle de caleçons pour femmes dès 1881, un obstétricien qui en recommande le port en 1902 et une école de filles qui l’impose en 1919. L’histoire de la culotte au Japon est celle d’un pays qui traite ses vêtements comme un sujet d’hygiène et de modernité, et non celle d’un tabou levé par la catastrophe.
De la jupe-enveloppe à la lingerie industrielle : Wacoal
L’autre grand récit japonais des dessous est industriel. La chronologie officielle du groupe Wacoal indique que Wako Shoji est fondée en 1946 par Koichi Tsukamoto. Wako Corp. est constituée en 1949, avec un capital d’un million de yens, à Nakagyō-ku, à Kyoto, et commercialise alors des rembourrages de soutien-gorge. En 1950, la société ouvre un comptoir dans le grand magasin Takashimaya de Kyoto.
Il faut respecter la formulation de la source : en 1949, il s’agit de rembourrages, pas d’un « premier soutien-gorge Wacoal ». L’erreur est fréquente, et elle illustre la tendance des récits d’entreprise à raccourcir le chemin. Nous n’écrivons pas non plus le jour précis de la fondation en 1946, que nous n’avons pas pu vérifier dans un document ouvert. On notera enfin le choix du grand magasin pour lancer la vente : le grand magasin, cadre de la légende, est aussi, dans l’histoire documentée, l’endroit où les dessous deviennent un produit de rayon.
Ce que ces dessous disent des rapports entre les sexes
Qu’apprend-on, au bout du compte, sur les rapports entre hommes et femmes ? Trois choses, que nous formulons avec les limites de nos sources.
La première : les dessous japonais traditionnels ne se laissent pas résumer par un système de contrôle des femmes. Ils répondent à des problèmes de matière (la soie), de bain et de rang. Le pagne s’applique aux deux sexes, et ce que les femmes portent sous l’ourlet peut être un ornement. Celui qui y voit d’abord de la pudeur importe sa propre grille.
La deuxième : la culotte s’installe par l’école et par la recommandation médicale, avant 1932, à une époque où le kimono et le vêtement occidental coexistent dans la vie quotidienne. C’est là, plus que dans un drame unique, que se joue le changement.
La troisième est une méthode. Devant une histoire trop belle, cherchez les journaux. Le travail du projet Minpaku montre ce que peut faire une base de données de presse datée : en quelques clics, elle retire à un récit sa cause et laisse l’événement. Le lecteur qui veut aller plus loin trouvera dans notre vue d’ensemble de la lingerie dans le monde d’autres objets traités de la même manière, du dudou chinois aux boutiques saoudiennes, et sur mondesensuel.fr, une comparaison des vêtements de dessous selon les cultures où le kimono et son sous-vêtement sont mis en regard du corset européen.
Reste le plus sobre des constats. Le nagajuban, le yumoji, le kedashi ne racontent pas une pudeur japonaise éternelle. Ils racontent comment une société protège une étoffe précieuse, se baigne, s’habille à plusieurs couches, puis adopte, école après école, une pièce occidentale que la presse recommande. La légende de Shirokiya, elle, raconte autre chose : comment nous aimons qu’un drame explique un changement. Les deux récits méritent d’être gardés, à condition de ne pas les confondre.
Questions fréquentes
Que portaient les Japonaises sous le kimono à l'époque d'Edo ?
Les sources que nous avons lues décrivent des pièces au vocabulaire mouvant. L'institut Pola indique que les mots « pagne » et « ceinture de tissu » s'appliquaient aux deux sexes et que les femmes disposaient de termes comme susoyoke, koshimaki, kedashi et yumoji, ce dernier parce qu'elles s'en servaient au bain. Au-dessus venait le nagajuban, qui protège le kimono de la saleté.
Le koshimaki est-il un sous-vêtement ?
Pas d'abord. Le dictionnaire JAANUS le décrit comme une pièce de la tenue d'été formelle des femmes de l'élite guerrière : un uchikake porté sur les épaules, noué à la taille. Le sens de jupe de dessous existe aussi, mais il vient s'ajouter au premier.
L'incendie du grand magasin Shirokiya a-t-il imposé la culotte au Japon ?
C'est une légende. L'incendie a eu lieu le 16 décembre 1932 et a fait 14 morts, mais la chronologie du projet Minpaku montre que la culotte était déjà répandue dans les écoles de filles, et le spécialiste Inoue Shōichi qualifie la version célèbre de légende.
D'où vient le mot juban ?
Selon le Cleveland Museum of Art, il vient du portugais gibão, nom d'une veste ajustée sans col.
Quand Wacoal a-t-elle été fondée ?
La chronologie officielle indique que Wako Shoji est fondée en 1946 par Koichi Tsukamoto et que Wako Corp. est constituée en 1949, avec des rembourrages de soutien-gorge comme premier produit. Un comptoir ouvre en 1950 dans le grand magasin Takashimaya de Kyoto.