
Sénégal : le bin-bin, perles de taille et séduction
XXIe siècle (enquête de 2016), avec un passé mal documenté, Sénégal, Dakar
À Dakar, les perles de hanches font partie de l'arsenal des épouses. Ce que disent RFI et l'ethnologue Ismaël Moya, et ce que personne ne peut affirmer du bin-bin.
Ce sujet est celui pour lequel nous avons le moins de certitudes, et il vaut mieux le dire d’emblée. Quand on cherche « bin-bin » sur Internet, on trouve des boutiques, des blogs de séduction et des articles qui répètent les mêmes affirmations :
- les perles de taille seraient une tradition ancestrale, transmise de mère en fille ;
- elles viendraient, pour certains, de l’Égypte ancienne ;
- elles seraient responsables, pour d’autres, de la finesse des tailles.
Nous n’avons trouvé de source sérieuse pour aucune de ces affirmations. Ce que nous avons, en revanche, est précieux : une courte notice de RFI et une enquête d’ethnologue à Dakar, publiée dans une revue d’anthropologie. Cet article est donc plus étroit que les autres articles de la rubrique « Dans le monde ». Il ne raconte pas l’histoire du bin-bin ; il raconte ce que l’on sait de son usage dans un lieu et à un moment précis, et il dit où s’arrête le savoir.
Ce que dit RFI : un objet, une histoire de désir
Le point de départ est un reportage de RFI, diffusé le 25 février 2021 dans la série « Un objet, une histoire », signé Charlotte Idrac. Le chapô résume l’objet : « ce collier de perles, porté par les femmes autour des hanches dans l’intimité, est aujourd’hui essentiellement un accessoire de séduction, très populaire. Mais sa fonction, d’abord mystique, a évolué dans le temps. » La page de RFI est un podcast de deux minutes, sans transcription : nous n’avons donc que ces lignes.
Cela suffit à poser deux choses. D’abord, le bin-bin est une parure intime, portée sous les vêtements. Ensuite, il a une histoire : il aurait eu une fonction « mystique » avant de devenir surtout un objet de séduction. Nous ne détaillons pas cette ancienne fonction, parce que la source ne le fait pas et que les textes grand public qui s’y aventurent le font sans enquête. Nous ne disons pas non plus que l’évolution décrite est certaine : c’est l’affirmation d’un reportage radiophonique de deux minutes, qui mérite d’être citée comme telle.
Un nom, plusieurs mots
La première difficulté est de nommer. RFI écrit « bin-bin ». La presse sénégalaise écrit aussi « bine-bine » ou « bines-bines ». L’ethnologue Ismaël Moya, dont nous parlons plus bas, emploie « bine bine ». Aucune de ces graphies n’est normalisée, à notre connaissance, et nous n’avons ouvert aucun dictionnaire wolof qui trancherait. Nous écrivons donc « bin-bin (aussi écrit bine-bine) » et nous n’avançons pas d’étymologie.
Plus intéressant : les deux études que nous avons lues n’emploient pas le mot au même sens que les médias. Chez Moya, les perles de hanches s’appellent fer, et « bine bine » désigne les perles de petite taille que les plus jeunes portent. Fatou Cissé Kane, dans un article de 2020 publié dans The Mouth et consacré à des Sénégalaises installées à Majorque, écrit que les perles de hanche (fer ou dial diali) existent en plusieurs tailles, « de la petite taille (bin bin) à la grosse taille tojj say xuur ». Autrement dit, pour ces deux auteurs, « bin-bin » nomme d’abord un modèle précis, et c’est la presse qui l’a étendu à toute la parure. L’article de Kane cite d’ailleurs Moya dans ses références : ce n’est donc pas une confirmation indépendante. Cet écart de vocabulaire est un bon exemple de ce qui se perd quand un objet devient un mot-clé.
Une enquête à Dakar
La source principale de cet article est un texte d’ethnologie : Ismaël Moya, « Perles de hanches et fumées d’encens. L’économie domestique du plaisir à Dakar », publié dans la revue Terrain en 2017 (n° 67, « Jouir ? », p. 186-207). L’article est en accès libre sur OpenEdition. Il s’appuie sur une enquête menée à Dakar, avec des photographies prises en 2016, sur la sexualité ordinaire des couples mariés.
Les limites de portée sont claires, et Moya ne les cache pas : ce sont des couples mariés, à Dakar, dans un milieu wolof et musulman. L’auteur parle de ses « interlocuteurs » sans prétendre décrire le Sénégal entier. Le texte comporte par ailleurs des passages explicites, parce que le sujet l’est ; nous nous en tenons à un registre suggestif, qui suffit à rendre compte de l’analyse.
Un combat qui se prépare
Le cadre que pose Moya est celui de la lutte. En wolof, la lutte sénégalaise est la métaphore de la sexualité, et deux temps y sont distingués : le léewtoo, où les deux lutteurs se jaugent à distance avant le corps à corps, puis le corps à corps lui-même, qui ne dure que quelques dizaines de secondes. La sexualité ordinaire des couples mariés suit le même schéma : le léewtoo, c’est-à-dire les préliminaires, commence le matin, voire plusieurs jours avant, par les provocations (cokkaas) de l’épouse, et se poursuit toute la soirée.
Dans cette société musulmane où la polygamie est fortement répandue, ajoute Moya, les épouses doivent maîtriser l’art féminin de la séduction (jongué), que ce soit pour retenir leur mari de prendre une autre femme ou pour s’attirer ses faveurs dans la lutte sourde qui oppose des coépouses. Voilà le contexte qui donne sa fonction au bin-bin : il s’inscrit dans une économie de l’attention conjugale, où la séduction est un travail de longue haleine et une affaire de statut, non un simple jeu.
Cette séduction ne transgresse rien. Pour les interlocuteurs de Moya, le plaisir sexuel est une composante essentielle du mariage, et le sexe ne comporte pas d’autres interdits que ceux de la religion. Le registre moral attaché à l’intimité est celui de la pudeur (kersa) et de la discrétion (sutura), qui relève d’une éthique de la parole en public : ce que l’on fait derrière une porte fermée peut être libre, ce dont on parle devant les autres est tenu. Une femme mariée d’une cinquantaine d’années, citée par l’auteur, le dit simplement : ce que tu fais avec ton mari, l’islam interdit d’en parler, mais quand la porte de la chambre est fermée, tu fais ce que tu veux. La pudeur n’est pas l’absence de séduction, c’est son cadre. C’est exactement le genre de nuance que les travaux sur l’invention de la pudeur invitent à garder en tête.
L’arsenal : perles, encens, petits pagnes
Moya appelle l’ensemble des accessoires un « arsenal féminin de la séduction », et certaines femmes parlent même de « course aux armements », parce que l’efficacité de ces armes repose sur leur renouvellement permanent. Il faut, le plus souvent possible, surprendre l’époux par de nouveaux dessous, de nouvelles perles, de nouveaux encens.
| Objet | Nom wolof ou local | Ce qu’en dit l’enquête |
|---|---|---|
| Perles de hanches | fer, jal-jali (anciennement) | Leur cliquetis accompagne la démarche appelée diagar diagari ; les jal-jali d’autrefois étaient en terre poreuse imbibée d’encens |
| Petites perles | bine bine | Portées par les plus jeunes, avec des chaînettes dorées |
| Grosses perles | « écrase-testicule » | Portées par les femmes ayant atteint la quarantaine |
| Encens | cuuraay | Importés pour l’essentiel de la péninsule Arabique ; chaque femme confectionne les siens |
| Petit pagne | beeco | Accessoire traditionnel de lingerie ; aux modèles anciens ont succédé les « barrages » des années 1990, puis les modèles « dentelle » |
| Nuisette | « aller-retour » | Ensemble deux-pièces en tissu fin, parfois tricoté et perlé |
Sur les perles, le texte est précis. Leur cliquetis, quand les femmes ondulent des hanches, « fouette le désir masculin ». Autrefois, les femmes portaient des jal-jali, littéralement « sauter de joie », faits de perles de terre poreuses (moromoro) que l’on imbibait d’encens pour conjuguer le pouvoir du son et celui du parfum. Aujourd’hui, une large gamme de fer se renouvelle sans cesse. Les plus grosses sont portées à partir de la quarantaine, les jeunes préfèrent des perles plus légères aux noms suggestifs, « poivre de minuit », « crème glacée », « connexion », parfois fluorescentes ; pour elles, écrit Moya, le son semble moins important que pour leurs aînées.
D’autres ceintures portent des lettres qui forment des messages, en français ou en wolof, que les femmes achètent tout faits ou commandent aux vendeuses. La couleur des sous-vêtements doit être assortie à celle des perles. Moya observe que ces ensembles marient des registres que nous séparons : le tintement subtil d’une perle et un message cru sur une culotte relèvent ici, ensemble, de l’érotisme, alors qu’un regard européen les place aux deux pôles opposés. Un dessous chinois, le dudou, brodé de vœux de bonne fortune, rappelle qu’ailleurs aussi le sens d’un dessous ne se réduit pas à l’érotisme.
Qui vend tout cela ? Le plus souvent des personnes « castées », en particulier des femmes laobe, au vu de tous, sur les marchés. Moya note en passant que le mot « caste » est pris dans son sens sahélien : des groupes endogames, ayant un monopole sur certaines fonctions, que distingue notamment leur rapport à la pudeur. On y retrouve, de l’autre côté de la mer, une question que pose l’histoire des boutiques de lingerie saoudiennes : qui a le droit de vendre quoi, à qui, et avec quel regard ?
Le cadeau, l’argent et les « belles paroles »
La séquence ne s’arrête pas à la nuit. Moya décrit un cadeau que le mari fait à son épouse, le soir ou le lendemain, quand la relation l’a satisfait : des tissus, un parfum, ou souvent de l’argent. Les noms de ces cadeaux sont explicites : delloo njukkal (« rendre le contre-don »), sargale (« remerciement »), ou « décoration » en français. Certains encens portent d’ailleurs des noms qui y font écho, comme « Compte banquaire » ou « mon billet de 5 000 francs CFA ».
L’auteur écarte l’analogie qui viendrait à l’esprit d’un lecteur européen, celle d’une transaction qui ressemblerait à de la prostitution : il serait dérisoire, écrit-il, de réduire la sexualité conjugale à l’attente d’un cadeau qui, du reste, ne couvre même pas les frais engagés par l’épouse pour se procurer ses armes. Il interprète plutôt ce don comme une reconnaissance, dans une logique de contre-don où chaque geste appelle une réponse. On peut ne pas être convaincu par chaque nuance, mais l’argument a le mérite de montrer que la grille « acheter / vendre du plaisir » ne rend pas compte de ce que les intéressés disent faire.
Le chiffre de 97 % et les « belles paroles »
Moya consacre un passage à des statistiques de 2008 qui circulent dans la presse sénégalaise et étrangère : 97 % des femmes au Sénégal connaîtraient l’orgasme, chiffre souvent mis en relation avec l’arsenal des épouses, par les journalistes et par les intéressées elles-mêmes. Il le juge « perplexe », et en donne la clé : ce genre de chiffre appartient aux « belles paroles » (wax bu rafet), un genre de discours qui consiste à ne dire que des choses positives et valorisées sur une personne, un acte ou une situation, afin de les embellir. Contrairement au mensonge, ces propos ne cherchent pas à cacher la réalité, mais à dire ce qui est le plus beau et conforme à la norme.
Le même registre s’applique à l’obéissance : les épouses proclament de manière tout aussi systématique leur soumission à leur mari. « 97 % de chances de jouir, mais il faut alors obéir », écrit Moya. Dans les conversations privées, les femmes soulignent que leur plaisir compte, mais reconnaissent pour la plupart qu’elles sont loin d’avoir systématiquement des orgasmes, et loin d’obéir systématiquement à leur mari. C’est une leçon de lecture des enquêtes qui rejoint celle de nos pages sur les sondages sur la lingerie : un chiffre dépend de ce que les gens disent d’eux-mêmes, de ce qu’il est convenable de dire et de qui interroge.
Une capacité d’agir, une relation asymétrique
Que donne ce système aux femmes ? Moya répond avec nuance. La configuration, écrit-il, conforte la relation asymétrique entre mari et femme qui définit le mariage à Dakar. Mais l’arsenal féminin du plaisir a d’autres effets que d’extraire un orgasme aux hommes : il confère à l’épouse une capacité d’agir, une forme de maîtrise sur son mari. Si le mari est le « maître de maison » (boroom kër), l’épouse est la « maîtresse de la chambre à coucher » (boroom néeg). Il cite un proverbe wolof, qu’il traduit ainsi : l’homme qui détache son pantalon est un agneau.
Il note aussi l’envers du décor. La gamme des produits contre les troubles sexuels masculins est tout aussi fournie que l’arsenal des femmes, et l’immense majorité de la pharmacopée en vente sur les marchés et dans les pharmacies vise à remédier à la virilité défaillante des hommes. Si les femmes ont pour tâche de susciter le désir, encore faut-il que les hommes puissent tenir leur rôle : la perspective du « grand combat » semble susciter bien des angoisses. Le tableau n’est donc ni celui d’une domination simple, ni celui d’un pouvoir féminin sans partage. C’est un jeu de rôles réciproques, où chacun a des devoirs, des armes et des peurs.
Ce qu’on ne sait pas
Il reste beaucoup. Nous ne savons pas :
- depuis quand le bin-bin existe ;
- ce qu’était sa fonction « mystique », au-delà de la formule de RFI ;
- dans quelle mesure l’enquête de Dakar vaut pour d’autres villes, d’autres milieux ou d’autres générations.
La croyance selon laquelle la petite fille doit porter des perles de hanche dès le plus jeune âge pour acquérir une belle forme est rapportée par Fatou Cissé Kane au nom de la tradition wolof, mais sans autre source que son propre texte ; l’enquête de Moya, centrée sur les couples mariés, n’en parle pas, et nous n’avons pas pu la recouper. Quant aux grandes généralités sur l’Égypte ancienne ou sur la transmission mère-fille, elles circulent sans source ; nous les laissons de côté.
Ce silence est un choix éditorial : un objet dont on sait peu de choses mérite une page courte et exacte plutôt qu’une page longue et approximative. Il invite aussi à ne pas confondre les objets d’une même famille. Les perles de taille existent sous d’autres noms ailleurs, mais rien dans nos sources ne permet de dire qu’elles y ont les mêmes usages.
Ce que le bin-bin dit des rapports entre hommes et femmes
À Dakar, tel que Moya le décrit, la séduction conjugale est un travail féminin, public dans ses marchés, privé dans ses effets, encadré par la pudeur et rétribué par un don. Elle se prépare, s’achète, se renouvelle, se commente entre amies : les femmes de la même génération échangent entre elles des informations sur les objets qu’elles ont achetés et essayés. Elle suppose des compétences, des savoirs de vendeuses, une culture matérielle du désir. Rien de tout cela ne ressemble à l’image d’une sensualité spontanée ou « naturelle » que les articles de boutiques colportent.
On y lit aussi une autre manière de parler de la lingerie. Ailleurs, comme dans nos pages sur le regard et le désir, on se demande ce que les hommes attendent d’un dessous. Ici, la question est inversée : ce sont les épouses qui conçoivent, achètent et mettent en scène l’arsenal, pour un mari qui, dans la description de Moya, reste « relativement passif ».
Une autre société met la préparation du corps au centre de l’union : sur mondesensuel.fr, une page sur le henné et les marques sur la peau décrit la nuit du henné, cérémonie qui précède le mariage au Maroc et en Inde. Les deux pratiques n’ont pas la même histoire, et nous ne les rapprochons que par un point : préparer un corps pour l’union est un geste social avant d’être un geste intime.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le bin-bin ?
Selon RFI (février 2021), c'est un collier de perles porté par les femmes autour des hanches dans l'intimité, aujourd'hui essentiellement un accessoire de séduction très populaire, mais dont la fonction, d'abord mystique, a évolué dans le temps. Dans les études que nous avons lues, le terme désigne aussi, plus précisément, les petites perles.
Comment l'écrit-on ?
RFI écrit « bin-bin », l'ethnologue Ismaël Moya « bine bine », et on trouve aussi « bines-bines » dans la presse. Nous n'avons pas trouvé de dictionnaire wolof qui fixe une graphie, et nous n'affirmons aucune étymologie.
Les perles de hanches ont-elles pour but de façonner la silhouette dès l'enfance ?
C'est une croyance rapportée, pas un fait établi. Fatou Cissé Kane écrit que, selon la tradition wolof, la petite fille doit porter des perles de hanche dès le plus jeune âge pour avoir une belle forme. Ismaël Moya, dont l'enquête porte sur des couples mariés, ne le mentionne pas. Nous ne l'avons pas pu recouper.
Le chiffre de 97 % de Sénégalaises qui connaissent l'orgasme est-il fiable ?
Ismaël Moya le juge « perplexe ». Cette statistique de 2008 circule dans la presse, mais l'ethnologue y voit un exemple de « belles paroles » (wax bu rafet), un genre de discours qui dit ce qui est le plus beau et le plus conforme à la norme, sans chercher à tromper. En privé, des femmes reconnaissent qu'elles sont loin d'avoir systématiquement des orgasmes.
Peut-on généraliser à tout le Sénégal ou à l'Afrique de l'Ouest ?
Non. L'enquête de Moya porte sur des couples mariés à Dakar, dans un milieu wolof et musulman, et date de 2016. Les perles de taille existent sous d'autres noms ailleurs, mais nous n'avons pas de source solide pour les comparer.