
Arabie saoudite : les boutiques de lingerie et l'emploi des femmes
2006-2012, Arabie saoudite
De 2006 à 2012 : un règlement peu appliqué, un boycott, un ordre royal, puis un décret annulé par un tribunal. Six ans autour d'un comptoir de lingerie.
On raconte l’histoire à l’envers. Elle commence à un comptoir : une femme intégralement voilée y demande à un inconnu sa taille de soutien-gorge. L’image est si frappante que la presse internationale s’en est emparée en janvier 2012, quand le royaume a imposé des vendeuses dans les magasins de lingerie. Mais cette scène n’est pas le sujet. Le vrai sujet est une politique de l’emploi, menée sur six ans, qui a eu pour terrain les rayons de sous-vêtements parce que c’était l’endroit où la contradiction du système sautait aux yeux. Comme l’écrit Human Rights Watch, la bataille pour augmenter l’emploi féminin « a commencé avec la lingerie ».
Cette histoire a une fin que l’on oublie, et elle se lit mieux à côté des autres repères par continent. Le 5 janvier 2012, l’obligation entre en vigueur. En mai 2012, un tribunal annule le décret d’application. Deux mois plus tard, le ministère publie quatre autres textes. Voilà ce qui, selon nous, rend l’épisode instructif : il montre moins une victoire qu’une négociation permanente entre l’emploi des femmes et la séparation des sexes.
| Date | Événement | Source |
|---|---|---|
| 2006 | Règlement n° 120 du ministère du Travail : des vendeuses dans les magasins pour femmes | The National |
| 2008 | Reem Asaad lance sa campagne par courriel et Facebook | The National ; NPR |
| 13 février 2010 | Appel à un boycott de deux semaines | The National |
| Juin 2011 | Le roi Abdallah décide de mettre la loi en œuvre | Jeune Afrique |
| Juillet 2011 | Décret du ministre Adel al-Faqih | HRW |
| 5 janvier 2012 | Entrée en vigueur | BBC ; Jeune Afrique |
| Mai 2012 | Le tribunal administratif annule le décret | HRW |
| 18 juillet 2012 | Quatre nouveaux décrets | HRW |
Un comptoir tenu par des hommes
En 2010, la journaliste Caryle Murphy résume la situation dans The National : les magasins de lingerie saoudiens sont « overwhelmingly staffed by men », écrit-elle, soit massivement tenus par des hommes. La contradiction, ajoute-t-elle, est l’une des plus grandes du pays, puisque le royaume pratique, selon le journal, la ségrégation des sexes la plus stricte du monde. Le texte donne aussi une explication économique qu’on oublie volontiers : les commerçants préfèrent une main-d’œuvre étrangère, dépendante de son employeur pour son visa, et que Murphy qualifie de bon marché, fiable et sans exigences (« cheap, dependable and uncomplaining »).
Les conséquences ne sont pas qu’économiques. La BBC rapporte en janvier 2012 que beaucoup de Saoudiennes se disaient mal à l’aise d’acheter leurs sous-vêtements à des hommes. La journaliste de Radio Jeddah Samar Fatany explique qu’elle, comme toute femme qui en avait les moyens, achetait souvent à l’étranger plutôt que de donner sa taille au-dessus d’un comptoir à un homme. Jeune Afrique recueille le même sentiment auprès d’une institutrice de 37 ans, Samar Mohammed : elle était embarrassée de devoir acheter ses dessous à un homme qui l’interrogeait sur ses mensurations. Qui coud, vend et ajuste les dessous est d’ailleurs une question que pose aussi l’histoire des lingères et corsetières.
Le règlement n° 120 : une loi sans vendeuses
La solution avait pourtant été écrite sur le papier. Le règlement n° 120 du ministère du Travail, publié en 2006, prévoyait que seules des vendeuses soient employées dans les magasins de produits pour femmes. The National y voit l’origine de la campagne qui suit, et indique qu’un but majeur de la mesure était de réduire le chômage des femmes, qui restait alors à 25 % selon le journal.
La mesure provoque un tollé de deux côtés. D’un côté, des clercs et des Saoudiens conservateurs qui refusent l’idée que des femmes travaillent là où des hommes peuvent les voir. De l’autre, des commerçants mécontents, pas seulement parce qu’ils aiment leur main-d’œuvre docile : ils auraient dû transformer leurs magasins, installer des vitres opaques, fermer la porte d’entrée, parfois la verrouiller, et engager des gardes pour empêcher les hommes d’entrer. Le règlement reste en grande partie sur le papier. Nous formulons prudemment : en 2010, selon The National, il est peu appliqué.
Reem Asaad : une campagne par courriel
C’est dans ce vide que s’engouffre Reem Asaad, professeure de finance à Djedda. Elle a 38 ans au moment de l’article de The National (février 2010) et explique avoir ressenti de la fureur en observant, dans un centre commercial, des femmes couvertes de noir de la tête aux pieds, le visage voilé, présenter des articles délicats à des vendeurs. Sa formule, citée par le journal : « It defies all logic, and everything that Saudi Arabia is calling for: modesty, privacy, propriety. How could these women be completely covered up and discuss intimate details with male strangers? » Autrement dit : cela défie toute logique et tout ce que prône l’Arabie saoudite, la modestie, l’intimité, la bienséance ; comment ces femmes pourraient-elles être entièrement couvertes et parler de détails intimes avec des inconnus ?
En 2008, elle lance une campagne publique par courriel et sur Facebook, en s’appuyant sur ses contacts parmi les commerçants, pour que les boutiques remplacent leurs vendeurs par des vendeuses. Un mouvement relayé sur Facebook s’appelait « Enough Embarrassment », rapporte NPR en 2012. Le 13 février 2010, elle appelle à un boycott de deux semaines des boutiques qui emploient des hommes et invite les clientes à fréquenter les rares magasins qui emploient des femmes, surtout à Djedda.
Deux précisions de chronologie évitent une erreur répandue. Le boycott ne date pas de 2008 : 2008 est le début de la campagne, février 2010 le boycott de deux semaines. Et son résultat commercial n’est pas documenté dans nos sources : The National note que, malgré sa persévérance, la campagne n’avait pas réussi à faire bouger la grande majorité des propriétaires. Orthographe notée : Jeune Afrique écrit « Assaad », la presse anglophone « Asaad » ; nous suivons NPR et The National.
Juin-juillet 2011 : l’ordre royal et le décret
Le tournant vient d’en haut. D’après Jeune Afrique, c’est en juin 2011 que le roi Abdallah décide de mettre en œuvre la loi de 2006 ; Human Rights Watch date de juillet 2011 le décret du ministre du Travail, Adel al-Faqih. HRW rappelle que le roi poussait depuis son accession au trône, en 2005, ses ministres du Travail successifs à faire entrer des femmes sur le marché du travail, avec un succès limité.
Le décret de juillet 2011 impose que les magasins de lingerie soient tenus uniquement par des Saoudiennes. Selon HRW, les boutiques ne peuvent servir que des femmes ou des familles : si la boutique est réservée aux femmes, ses vitres doivent être couvertes ; si elle sert des familles, elles doivent rester ouvertes. Le texte contient aussi une phrase d’allure anodine mais lourde de sens : employer des femmes dans ces boutiques « ne requiert pas l’autorisation du ministère du Travail ni de quiconque ». Selon HRW, des responsables ont indiqué en mai 2012 que cela signifiait qu’une femme n’avait plus besoin de l’accord de son tuteur pour travailler dans ces magasins.
Les sources divergent sur le délai laissé aux commerçants. Jeune Afrique parle de six mois, quand Arab News (septembre 2011) évoque douze mois pour la lingerie et les cosmétiques et six mois pour les accessoires. Nous ne retenons donc que le point commun : l’ordre est entré en vigueur début janvier 2012.
Janvier 2012 : l’entrée en vigueur
La BBC date du 5 janvier 2012 son reportage : la loi qui n’autorise que des femmes à travailler dans les boutiques de lingerie est en train d’entrer en vigueur. La correspondante Emily Buchanan écrit que les militantes espèrent mettre fin à des décennies de gêne et que la mesure pourrait créer jusqu’à 40 000 emplois pour des Saoudiennes qui avaient jusque-là peu ou pas accès au travail. Elle note aussi le revers : les vendeurs en poste, pour la plupart des travailleurs étrangers, vont perdre leur emploi.
Trois sources donnent trois ordres de grandeur :
- Jeune Afrique, le même jour, reprend les chiffres du ministère du Travail : 7 453 commerces concernés, 44 000 postes à pourvoir, et 28 000 Saoudiennes qui auraient déjà posé leur candidature (le conditionnel est celui du journal) ;
- la BBC évoque jusqu’à 40 000 emplois ;
- la militante, interrogée par NPR, estime pour sa part qu’il y aurait au moins 20 000 emplois, en précisant qu’elle fait une hypothèse faute de statistiques fiables.
Cet écart suffit à justifier notre prudence. Nous ne disposons d’aucun chiffre vérifié sur les emplois réellement créés, ni sur d’éventuelles fermetures de boutiques.
L’opposition ne désarme pas. La BBC cite le Grand Mufti, cheikh Abdel Aziz al-Sheikh, qui avait averti les propriétaires que l’emploi de femmes était « un crime interdit par la charia ». Jeune Afrique rapporte, de son côté, que le mufti avait déploré dans son sermon du 30 décembre que les vendeuses soient en contact direct avec les hommes qui gèrent les commerces. Le ministère du Travail annonce de son côté des observateurs dans les centres commerciaux pour éviter que les nouvelles vendeuses ne soient harcelées, et l’extension de l’interdiction aux magasins de cosmétiques à partir de juillet.
Un détail résume le paradoxe de l’ensemble. Jeune Afrique signale qu’en 2012 les cabines d’essayage restent interdites dans tout le royaume : les clientes achètent à l’aveugle ou utilisent les toilettes des centres commerciaux pour essayer leurs dessous. Servies par des femmes, elles n’ont toujours pas de lieu pour essayer. Ce constat vaut pour la date de l’article ; nous ne le généralisons pas au présent. Le commerce du dessous met ainsi en jeu des questions de droit et de travail que Lingerie et société replace dans une lecture plus large.
Mai-juillet 2012 : le tribunal, puis quatre décrets
C’est là que l’histoire cesse d’être linéaire. Selon Human Rights Watch, en mai 2012, le tribunal administratif du royaume, le Board of Grievances, annule le décret exigeant que les magasins de lingerie emploient des vendeuses, au motif que servir à la fois des clients hommes et femmes violerait la ségrégation prescrite par la loi islamique. Le tribunal statue sur le décret d’application, pas sur l’ordre royal lui-même, et la nuance compte. Ce que l’on juge décent dans un lieu de vente n’a rien d’évident : la pudeur est une construction sociale, qui change avec les lieux, les regards et les lois.
Le 18 juillet 2012, en réaction, le ministère du Travail émet quatre nouveaux décrets, en partie pour « corriger certaines erreurs » dans l’application des premiers, jugés susceptibles de conduire à la mixité. Ils concernent le travail des femmes dans les magasins de vêtements, les parcs d’attractions, la restauration et aux caisses. Ils précisent l’obligation d’éviter la « mixité » et l’« isolement » entre les sexes, le second terme désignant le fait pour un homme et une femme de se trouver seuls dans une pièce fermée. Selon HRW, ces textes exigent que :
- les femmes disposent de leur propre espace de travail et de leurs propres toilettes ;
- elles n’interagissent pas avec des hommes en dehors de leur famille élargie ;
- au moins trois femmes soient employées si l’entreprise emploie aussi des hommes.
HRW lit dans ces textes un pas en arrière : la loi du travail de 2005 avait retiré les dispositions de stricte ségrégation pour n’exiger que la conformité à la loi islamique, une formule vague ; les décrets de 2012 rétablissent des règles précises. L’organisation signale d’autres signes de frein : en juin 2012, la Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, qui dispose de pouvoirs de police, convoque le gérant d’un supermarché de La Mecque pour lui reprocher d’employer des caissières ; il les licencie aussitôt, alors qu’elles travaillaient depuis moins d’un mois.
Ce que la lingerie a révélé
Pourquoi ce secteur plutôt qu’un autre ? Parce qu’il constitue le cas où l’argument des conservateurs et celui des réformateurs se rejoignent. Les premiers disent : la séparation des sexes doit être préservée. Les seconds répondent, avec Reem Asaad : la séparation est précisément ce que l’on viole quand on fait vendre des soutiens-gorge par des hommes. Les deux camps parlent au nom de la modestie. C’est ce qui donne à l’épisode sa force et sa fragilité : la lingerie n’a pas fait évoluer la norme, elle a obligé chaque camp à dire ce que la norme exigeait.
NPR rapporte d’ailleurs une objection intéressante, relayée par une critique parue dans The Guardian : en réservant ces boutiques aux femmes, on renforcerait la séparation des sexes au lieu de favoriser les contacts. Asaad la rejette en faisant valoir qu’une femme qui va travailler traverse un centre commercial, croise des vigiles, des caissiers et des propriétaires de magasins, donc des hommes et des femmes. L’objection et la réponse disent deux visions de ce que doit être l’émancipation : par la séparation réorganisée, ou par le contact ordinaire.
Les chiffres généraux ne permettent pas de trancher. HRW indique que la participation des Saoudiennes au marché du travail a triplé en vingt ans, pour approcher 15 %, ce qui reste parmi les plus bas de la région, et que plus de 60 % des étudiants du royaume sont des femmes. Ces données sont de 2012 ; nous n’avons pas de source lue sur la suite, et nous ne la reconstituons pas de mémoire.
Ce que ce comptoir dit des rapports entre les sexes
Trois enseignements nous paraissent tenir, avec les limites de notre documentation.
Le premier est que le sous-vêtement n’a ici de rôle que par ce qu’il révèle : un point où les règles de la modestie entrent en contradiction avec elles-mêmes. Un vendeur qui note une taille est un homme qui voit ce que la règle ordonne de cacher. La question de la pudeur construite prend ici une forme très concrète : la pudeur n’est pas un sentiment fixe, c’est un arrangement de lieux, de regards et de rôles, qu’on peut réécrire à coups de décrets.
Le deuxième est que la lingerie a servi de porte d’entrée : HRW écrit que la bataille de l’emploi féminin a commencé là, avant les supermarchés, les caisses et les parcs d’attractions. Ce qui se joue au comptoir est donc un enjeu de travail, comme celui qu’aborde, ailleurs, l’article sur le bin-bin, où l’ethnologue Ismaël Moya décrit à Dakar des accessoires de séduction vendus au grand jour sur les marchés, le plus souvent par des femmes.
Le troisième est que le vêtement ne change pas seul. La révolte des Channar, au Travancore, montrait un tissu comme marqueur de rang, et son histoire enseigne que les avancées en la matière sont lentes, souvent partielles et contestées. Ici aussi, le texte de janvier 2012 est suivi d’une annulation en mai et de nouveaux décrets en juillet. Ce que l’on retiendra, c’est que la bataille se fait au comptoir, et qu’elle ne se gagne jamais d’un seul décret.
Questions fréquentes
Pourquoi les boutiques de lingerie saoudiennes étaient-elles tenues par des hommes ?
D'après The National (février 2010), les employeurs préféraient une main-d'œuvre étrangère moins chère, dépendante de son visa, et les attitudes conservatrices, y compris de clercs, s'opposaient au travail des femmes dans des lieux où elles pourraient être vues par des hommes. Un règlement de 2006 prévoyait pourtant des vendeuses, mais il est resté peu appliqué.
Que s'est-il passé en janvier 2012 ?
Un ordre du roi Abdallah, annoncé en juin 2011 et complété par un décret du ministre du Travail Adel al-Faqih en juillet 2011, est entré en vigueur début janvier 2012 : les magasins de lingerie ne pouvaient plus employer que des Saoudiennes. Les sources divergent sur le délai laissé aux commerçants, ce qui nous conduit à ne pas en donner.
L'obligation a-t-elle tenu ?
En partie seulement. En mai 2012, le tribunal administratif a annulé le décret exigeant des vendeuses en lingerie, au motif que servir des clients des deux sexes violerait la ségrégation. Le 18 juillet 2012, le ministère a émis quatre nouveaux décrets précisant l'obligation d'éviter la mixité et l'isolement entre les sexes.
Combien d'emplois étaient en jeu ?
Les chiffres divergent selon la source. Le ministère du Travail cite 44 000 postes à pourvoir pour 7 453 commerces concernés (Jeune Afrique), la BBC parle de jusqu'à 40 000 emplois, et la militante Reem Asaad estimait à NPR au moins 20 000. Aucun chiffre vérifié n'établit combien de postes ont été réellement créés.
Les cabines d'essayage étaient-elles autorisées ?
En 2012, selon Jeune Afrique, elles restaient interdites dans le royaume : les clientes achetaient à l'aveugle ou essayaient les articles dans les toilettes des centres commerciaux. Nous ne généralisons pas cette situation au présent.