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La Lingerie
Brodeuse chinoise assise près d'une fenêtre, cousant à l'aiguille des pivoines sur une pièce de soie rouge en forme de losange
Le dudou était un support de vœux : fleurs, papillons et canards mandarins brodés sur la soie ou le coton.

Le dudou chinois : histoire d'un sous-vêtement

Ming et Qing, puis XXe siècle, Chine

Losange de soie brodé, répandu sous les Ming et fixé sous les Qing, le dudou a été rangé au XXe siècle. Ce qu'on en sait, et la campagne contre le bandage des seins.

Dans les boutiques en ligne comme dans les livres d’images, le dudou est devenu l’image d’Épinal de la lingerie chinoise : un losange de soie rouge, des pivoines brodées, deux liens qui se nouent derrière le cou. Il est joli, il est lisible, et il traîne avec lui un cortège de légendes sur son âge et son inventeur. Ce qu’on peut en dire de solide est plus modeste et, à notre avis, plus intéressant. C’est l’histoire d’un objet qui a porté des vœux, puis qu’un siècle pressé de modernité a rangé, au moment où l’on commençait à débattre de la poitrine des Chinoises comme d’une affaire de santé publique et de destin national.

Un losange de tissu, deux liens

Le dudou (肚兜, dùdōu) est un sous-vêtement féminin qui couvre la poitrine et le ventre. Il se noue par des liens au cou et dans le dos, il est généralement en soie ou en coton et souvent brodé. C’est la description que donne Hongfu Li dans une note d’un chapitre d’Introduction to Chinese Embroidery (Springer, 2024), et elle correspond à ce que décrivent les autres sources.

Le nom assemble deux caractères : 肚 (dù, le ventre) et 兜 (dōu, l’enveloppe ou la poche). On trouve aussi la forme 兜肚 (dōudù) et le diminutif 兜兜 (dōudōu), employé pour les enfants, d’après Wikipédia. Un détail de vocabulaire que la même page signale : la traduction anglaise « bellyband » est une erreur. Un dudou n’est pas une ceinture ventrière, c’est une pièce du buste, et l’image de la « bande » trompe sur sa forme.

Cette forme, justement, explique en partie la fortune du dudou. Un losange dont la pointe basse couvre le ventre, deux liens, rien de plus : il n’a pas de baleines, pas de bonnets, et il laisse le dos nu. À l’inverse du corset européen, qui sculpte, il enveloppe. Il ne prétend pas modeler le corps selon une silhouette, il fournit une surface. Et cette surface, les Chinoises l’ont couverte de signes.

Des Ming aux Qing : la diffusion, puis la forme

Pour dater l’objet, le plus sûr est de s’en tenir aux fourchettes que donnent les sources sérieuses. Selon l’article que The World of Chinese lui consacre en 2022, plusieurs modèles du vêtement se répandent sous la dynastie Ming (1368-1644), et le dudou ne prend sa forme moderne, un morceau de tissu en losange avec des liens pour le cou et le dos, que sous les Qing. Wikipédia dit la même chose. Nous écrivons donc « sous les Ming » et « sous les Qing », sans année précise : le magazine donne pour les Qing des bornes qui ne sont pas celles que l’on trouve ailleurs, et le détail n’importe pas à l’histoire.

Ce que l’on peut ajouter vient de la fonction. Le dudou est un vêtement de dessous, porté sous des habits plus couvrants. Le folkloriste Zheng Zhenze, professeur à la Chinese Folklore Society, le dit sans détour : à l’époque Qing, c’était strictement un sous-vêtement, dans une époque conservatrice, et son évolution moderne en haut dos nu de mode aurait été inconcevable pour celles qui le portaient alors. Le magazine ajoute qu’une femme sortant le ventre ou les épaules nus aurait fait se retourner les têtes, avec des conséquences probablement désagréables. Ces propos sont relayés par The World of Chinese ; nous les rapportons comme tels, sans pouvoir les vérifier à la source.

Ce qu’on y brodait

L’intérêt du dudou, pour un historien des mœurs, tient à la surface qu’il offre. Un designer de Pékin, Chen Lihua, interrogé par China Daily et cité par The World of Chinese, décrit des brocarts de couleurs vives, rouge, rose ou bleu, portés par les jeunes femmes, et des motifs brodés sur le devant : fleurs, papillons, canards mandarins, symboles d’amour. Parmi les motifs anciens, il énumère :

  • des pivoines et des lotus ;
  • des cyprinidés et des pies ;
  • des créatures mythiques ;

avec des thèmes qui relèvent de la bonne fortune et de la protection contre le malheur.

Nous attribuons ces précisions à leur auteur, parce que nous ne les avons pas recoupées avec un ouvrage d’histoire du costume. Elles disent néanmoins quelque chose de net : le dudou n’est pas seulement une pièce du corps, c’est un support de vœux. On y brode ce qu’on souhaite à celle qui le porte, l’amour (les canards mandarins), le bonheur, l’écart du malheur. On a là un dessous qui parle, et dont le message est tourné vers celle qui le porte. Cette fonction rapproche le dudou du nagajuban japonais et de son motif caché, dont nous parlons dans l’article sur le yumoji, le nagajuban et la légende de Shirokiya : dans les deux traditions, on soigne ce qui ne se voit pas.

Pièce de soie rouge en forme de losange brodée de pivoines et de deux canards mandarins, ses cordons posés sur une table de bois sombre
Pivoines et canards mandarins : les motifs d'amour et de bonne fortune que décrivent les sources.

Deux légendes d’ancienneté

Il faut maintenant démêler ce qui relève de l’histoire et ce qui relève de la tradition, car deux récits circulent.

Le premier fait remonter le dudou aux Qin (221-206 avant notre ère), soit plus de deux mille ans. The World of Chinese l’attribue à un rapport de China Daily et note que celui-ci retient l’interprétation qui lui donne la plus longue histoire possible. Des vêtements apparentés existent plus tôt, comme le xièyī (褻衣, « vêtement intime ») des Qin et des Han, mais ils ne sont pas des dudou stabilisés. Dire « le dudou a plus de deux mille ans » revient à confondre une famille d’objets avec un objet.

Le second récit attribue le vêtement à Yang Guifei (Yang Yuhuan), concubine de l’empereur Xuanzong des Tang, qui l’aurait popularisé sous le nom de hezi (訶子). Wikipédia écrit que le vêtement lui est « parfois attribué » : nous n’avons trouvé aucune source primaire, et nous traitons l’anecdote comme une tradition. Cette façon de rattacher un objet quotidien à une beauté impériale est un procédé courant du récit populaire. Il donne de l’éclat à l’objet et du romanesque à l’histoire, mais il ne dit rien de l’usage réel.

Enfin, nous ne dressons pas de tableau des noms anciens du vêtement par dynastie, que l’on voit circuler (moxiong, baofu, zhuyao et d’autres). Les correspondances entre un nom et une époque divergent d’une source populaire à l’autre, et nous n’avons pas trouvé de référence qui les fixe.

Au XXe siècle : la poitrine devient une affaire d’État

C’est ici que l’histoire du dudou rencontre une histoire plus large, qu’il faut raconter sans les confondre. Les sources lues ne rapprochent pas le dudou du bandage des seins. Le bandage se fait avec des sous-vêtements ou des gilets serrés, et c’est cette pratique, pas le dudou, qui est visée par les campagnes. Mais le dudou devient rare dans la Chine du XXe siècle, les sources ne datent pas précisément cet effacement, et l’on ne le comprend pas sans le décor. Ce décor ressemble à celui que décrit le débat médical sur le corset en Europe : un dessous qui comprime devient un sujet de santé publique.

Selon l’article de Hanyu Jiang publié en 2026 dans The Journal of Chinese Sociology, « Problematizing women in early twentieth-century China », la mode féminine du début du siècle s’inspire de l’Occident et souligne les courbes, mais beaucoup de femmes continuent de trouver désirables des seins petits et plats, et utilisent des sous-vêtements ou des gilets serrés pour éviter toute saillie. Le bandage est répandu chez les citadines, surtout les plus jeunes. Dans ce contexte, la presse se saisit du sujet. En 1915, le premier numéro du Women’s Magazine, à Shanghai, publie un article qui compare le bandage des seins au bandage des pieds et soutient que les dommages à la poitrine et aux poumons sont bien plus graves que ceux des pieds. En 1920, le Republican Daily News l’analyse du point de vue physiologique et en tire un avertissement national : « If women bind their breasts for generations, our race will be weakened! » (traduction de l’auteure de l’article : « Si les femmes se bandent la poitrine pendant des générations, notre race sera affaiblie ! »). Le savant Hu Shi s’y oppose dans plusieurs discours publics : si toutes les femmes se bandent la poitrine, dit-il en substance, elles ne pourront pas être mères plus tard.

Jeune Chinoise en veste bleu pâle à col montant et jupe sombre, lisant un magazine près d'une fenêtre qui donne sur une rue de Shanghai des années 1920
Les années 1920 : la presse féminine débat de la santé et du corps des femmes (scène d'ambiance).

Remarquez le glissement. On part de la santé (les poumons, la respiration), et l’on arrive à la nation : les femmes sont pensées comme les « mères de la nation », et leur poitrine devient la condition de la vigueur de la « race ». Les mots sont ceux de l’époque, nous les citons tels quels, entre guillemets, parce qu’ils disent le cadre mental des campagnes. Le 28 mars 1927, selon l’article, une militante nommée Gu Lingzhi harangue la foule à Wuhan : il faut, dit-elle, rejeter le bandage des pieds, couper les cheveux et s’opposer au bandage des seins, qu’elle appelle un serpent venimeux enroulé autour de la chair et des âmes. La compression du buste par un vêtement a aussi une histoire médicale plus récente, celle de la faja de Medellín, où les preuves en faveur de la gaine restent minces.

Un décret, puis une circulaire nationale

Le moment décisif est administratif. En juillet 1927, Zhu Jiahua, alors directeur du département des Affaires civiles de la province du Guangdong, dépose une proposition à la trente-troisième séance du Conseil du gouvernement provincial. Il demande que le gouvernement publie un avis imposant à toutes les femmes de la province de cesser de se bander la poitrine dans un délai de trois mois, sous peine d’une amende d’au moins cinquante yuans. Son argumentaire, résumé par l’article, tient en peu de mots : le bandage est plus grave encore que celui des pieds, il gêne le cœur, les poumons et la digestion, peut raccourcir la vie, et compromet la lactation et la descendance.

Le journal Shenbao publie le décret en entier le 9 juillet 1927. L’année suivante, le ministère de l’Intérieur publie la circulaire n° 374, qui déclare le bandage une « coutume pernicieuse » nuisible à la santé personnelle et à la vitalité de la « race », et ordonne une interdiction nationale. Selon l’article, la mise en œuvre prend plusieurs formes :

  • la police et les associations de femmes patrouillent dans les rues ;
  • elles infligent des amendes aux femmes qui se bandent la poitrine et mènent des inspections régulières ;
  • des magazines publient des textes sur la question de la « poitrine céleste » (tiānrǔ) et font la réclame de sous-vêtements occidentaux qui mettent en valeur les courbes ;
  • des élites et des actrices abandonnent publiquement le bandage et adoptent le soutien-gorge, qui devient une mode.

L’auteure ne cache pas l’ambiguïté du moment. Ce « mouvement de la poitrine céleste » fut à la fois, écrit-elle, un processus d’auto-libération des femmes et une « conversion coutumière sous régulation d’État ». Ce n’est pas l’esthétique personnelle ou la mode qui a transformé les corps, écrit-elle : les corps des femmes n’entrent dans le débat public qu’au titre de leur responsabilité reproductive, pour « renforcer la nation et préserver la semence ». Autrement dit, la poitrine est libérée au nom du rôle maternel. C’est une libération réelle et, en même temps, une assignation.

Date Repère Source
1915 Le Women’s Magazine de Shanghai compare le bandage des seins au bandage des pieds Jiang, 2026
1920 Le Republican Daily News évoque l’affaiblissement de la « race » Jiang, 2026
Juillet 1927 Zhu Jiahua propose au Guangdong d’interdire le bandage : délai de trois mois, amende d’au moins 50 yuans Jiang, 2026
9 juillet 1927 Shenbao publie le décret en entier Jiang, 2026
1928 Circulaire n° 374 du ministère de l’Intérieur : interdiction nationale Jiang, 2026

Nous écrivons « proposa » pour 1927, et non « le Guangdong interdit » : l’article parle bien d’une mise en œuvre contraignante dans la province, mais nous n’avons pas de détail local sur le calendrier d’application ni sur le nombre d’amendes. Les sources que nous avons lues ne chiffrent pas l’effet.

Du dudou au soutien-gorge : la lingerie importée

Reste à rattacher le dudou à ce décor. The World of Chinese écrit qu’il est devenu rare dans la Chine moderne, abandonné depuis longtemps au profit d’aspects importés de la lingerie occidentale. Le mot est bien choisi : ce qui est importé, c’est une idée du corps. Les sous-vêtements occidentaux que vante la presse des années 1920 mettent en valeur les courbes ; le dudou, lui, couvre la poitrine d’un carré de soie. Même quand le dudou survit, il change de fonction : on le retrouve comme haut dos nu de mode, ce que Zheng Zhenze juge étranger à son histoire.

Le parallèle avec l’Europe est instructif, et nous l’avons déjà esquissé à propos du corset et de ses détracteurs médicaux : dans les deux cas, un dessous devient l’objet d’une campagne qui parle de santé, mais qui parle aussi de morale et de rôle social. En Chine comme ailleurs, les médecins, les journalistes et les administrateurs sont presque tous des hommes, et c’est leur regard qui fixe ce que doit être la poitrine d’une femme moderne. Une autre histoire de campagne et de corps, celle des soutiens-gorge brûlés de 1968, montre à son tour que le geste fort et le récit sont deux choses.

Aujourd’hui, le dudou a ses défenseurs. La créatrice Irene Lu, née à New York de parents taïwanais et fondatrice de la marque Pillowbook, en fait la pièce centrale de ses collections, dit-elle à The World of Chinese, pour se démarquer d’un marché chinois où « tout a du rembourrage ». Son avis est celui d’une professionnelle, pas d’une historienne : elle y voit « une belle coupe » et un antidote à un marché qu’elle juge « eurocentré ». Son cas illustre le retour d’un objet que le XXe siècle avait rangé, et sa réinvention comme geste de différence.

Ce que le dudou dit des rapports entre les sexes

Que tirer de cette histoire pour ce qui nous occupe, les rapports entre hommes et femmes ? D’abord, que le dudou est un dessous de femmes, destiné à des femmes. Les motifs de vœux, l’amour, la fortune, la protection, parlent à celle qui le porte. Si le regard d’un homme y est convoqué, c’est par l’imagination des historiens et des vendeurs plus que par les sources, qui ne le disent pas.

Ensuite, que le moment où le dessous devient un sujet public est celui où il cesse d’être l’affaire des femmes. Les campagnes du XXe siècle sont lancées et commentées par des hommes et des administrations qui disposent de la poitrine au nom de l’avenir de la nation. On lit un mécanisme voisin dans l’histoire des femmes nadar du Travancore, où ce que les femmes avaient le droit de porter sur la poitrine relevait d’une autorité masculine et politique. Les femmes y participent, parfois avec enthousiasme, mais le cadre reste celui de la maternité. Cela ne retire rien à la réalité d’un bandage pénible et dangereux, que ses contemporaines dénonçaient aussi. Cela rappelle seulement que la même mesure peut libérer et assigner.

Enfin, que l’objet survit à ses interprétations. Le dudou n’a pas été « interdit », il n’a pas non plus « duré deux mille ans ». Il a été porté, brodé, rangé, puis réinventé, ce qui est le destin de la plupart des vêtements. Pour replacer ces repères dans une carte plus large, la page sur la lingerie dans le monde les met côte à côte avec d’autres objets datés, et la page Lingerie et société prolonge la réflexion sur les campagnes d’État et le corps féminin. Pour la Chine, la meilleure lecture reste de tenir ensemble les deux récits : celui d’un morceau de soie brodé de vœux, et celui d’une poitrine devenue enjeu national.

Questions fréquentes

Que veut dire dudou ?

Le mot associe 肚 (dù, le ventre) et 兜 (dōu, l'enveloppe, la poche). Wikipédia signale que la traduction « bellyband » est une erreur courante. Le dudou est un sous-vêtement féminin qui couvre la poitrine et le ventre, noué par des liens au cou et dans le dos, généralement en soie ou en coton, et souvent brodé.

Le dudou date-t-il de plus de 2 000 ans ?

C'est une attribution contestée. Un rapport de China Daily le fait remonter aux Qin, mais The World of Chinese note qu'il retient l'interprétation donnant la plus longue histoire possible. Des vêtements apparentés existent plus tôt, sans être des dudou stabilisés. Les sources solides parlent d'une diffusion sous les Ming et d'une forme reconnaissable sous les Qing.

Yang Guifei a-t-elle inventé le dudou ?

C'est une tradition, pas un fait établi. Wikipédia indique que le vêtement lui est parfois attribué, sous le nom de hezi. Nous n'avons trouvé aucune source primaire.

Le dudou a-t-il été interdit en Chine ?

Non, d'après les sources lues. Ce qui a été visé dans les années 1920, c'est le bandage des seins, pratiqué avec des sous-vêtements ou des gilets serrés. Le Guangdong a vu en 1927 une proposition d'interdiction, reprise au niveau national en 1928 par le ministère de l'Intérieur. Les sources ne rapprochent pas le dudou de cette pratique.

Existe-t-il encore des dudou aujourd'hui ?

Oui, mais comme haut de mode dos nu ou comme pièce de créateur. La designer Irene Lu, de la marque Pillowbook, en fait la pièce centrale de ses collections pour se démarquer des soutiens-gorge très rembourrés du marché chinois.