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La Lingerie
Femme en lingerie de dentelle rouge sous un peignoir de soie rouge, près d'une haute fenêtre
Le rouge en lingerie : aucune des études citées ici ne l'a mesuré.

Le rouge rend-il plus attirant ? Ce que les études ont mesuré

2008-2023

Elliot et Niesta 2008, réplications, méta-analyse de 2018, étude rétractée : ce que les recherches ont mesuré de l'effet du rouge sur l'attrait, et ses limites.

« Le rouge attire. » La formule passe pour une évidence, et elle s’appuie sur une étude précise : en 2008, deux psychologues de l’université de Rochester annoncent que le rouge rend les femmes plus attirantes aux yeux des hommes. Aujourd’hui, ce que l’on peut affirmer tient en une phrase beaucoup moins nette. L’effet du rouge existe peut-être, à une échelle bien plus petite que l’étude fondatrice ne le laissait croire, et il varie beaucoup d’une étude à l’autre.

Cet article suit le parcours de cette idée, de l’expérience d’origine aux réplications, puis à une méta-analyse écrite à six mains par l’auteur de l’étude de 2008 et par deux chercheurs qui n’avaient pas retrouvé son résultat. Il dit aussi ce qu’aucune de ces études n’a mesuré, c’est-à-dire de la lingerie rouge. C’est une autre question, et elle relève de la conversation sur le regard, le désir et le couple bien plus que de la psychologie expérimentale.

Une étude de 2008 devenue idée reçue

Andrew Elliot, professeur de psychologie, et Daniela Niesta, chercheuse postdoctorale, publient en ligne leur étude le 28 octobre 2008 dans le Journal of Personality and Social Psychology (95(5), 1150-1164), sous le titre « Romantic red: Red enhances men’s attraction to women ». Le communiqué de presse de l’université de Rochester, publié le même jour, présente cinq expériences et en détaille la méthode. La méthode varie selon les expériences :

  • dans l’une, des hommes regardent la photographie d’une femme encadrée d’une bordure rouge ou blanche et répondent à des questions comme « How pretty do you think this person is? » ;
  • dans d’autres, le rouge est opposé au gris, au vert ou au bleu, des teintes égalées en saturation et en luminosité pour que seule la couleur change ;
  • dans la dernière, c’est le haut de la femme photographiée qui est coloré numériquement en rouge ou en bleu, et l’on demande aux hommes ce qu’ils dépenseraient pour un rendez-vous : « Imagine that you are going on a date with this person and have $100 in your wallet. How much money would you be willing to spend on your date? »

Selon le communiqué, dans toutes les conditions, les femmes encadrées de rouge ou vêtues de rouge étaient jugées nettement plus attirantes et plus désirables sexuellement que les mêmes femmes présentées avec d’autres couleurs. Vêtue de rouge, la femme avait aussi plus de chances d’être invitée au bal de fin d’année et d’être emmenée dans une sortie plus coûteuse. L’effet ne concernait que les hommes et que l’attrait : le rouge ne changeait ni l’avis de femmes jugeant d’autres femmes, ni la manière dont les hommes jugeaient la gentillesse, l’intelligence ou la sympathie des femmes photographiées.

Le communiqué va plus loin que les résultats. Il avance que les hommes ne sont pas conscients du rôle de la couleur, et il suggère une explication biologique : les mâles de certains primates non humains sont attirés par des femelles qui rougissent à l’approche de l’ovulation, comme les babouins et les chimpanzés. Les auteurs y concluent à un parallèle entre les réactions des primates humains et non humains. Ce passage est une hypothèse des auteurs, relayée par l’université, et l’expérience ne la démontre pas. Elliot précise d’ailleurs, dans le même texte, que le sens d’une couleur dépend du contexte : voir du rouge en situation de compétition, à un examen ou lors d’une épreuve sportive, dégrade selon lui la performance.

Cinq petits groupes

Comment lire de tels résultats ? D’abord en regardant les effectifs. Les cinq expériences portaient sur 27, 32, 37, 31 et 23 participants, soit 150 personnes au total, d’après le tableau de la méta-analyse de 2018 que nous citons plus bas. La taille d’effet, notée d et qui mesure l’écart entre deux groupes en tenant compte de la dispersion des réponses, allait de 0,62 à 1,08 selon l’expérience, avec des intervalles de confiance larges, dont certains frôlaient zéro. Autrement dit, des groupes de quelques dizaines de personnes avaient produit des écarts importants, ce qui est précisément la situation où l’on surestime facilement un effet.

Ce n’est pas un reproche personnel : Elliot reconnaît lui-même, dans la méta-analyse de 2018, que presque toutes les études du domaine sont sous-dimensionnées. Mais cela explique que l’étude ait été répliquée, et que les répliques, plus grandes, n’aient pas toujours abouti au même résultat.

Les réplications : 830 hommes, aucun effet

En 2016, Peperkoorn, Roberts et Pollet publient dans Evolutionary Psychology (14, 1-13) trois expériences qui échouent à retrouver l’effet. Selon le résumé de l’article, une femme était présentée en rouge, en blanc et en noir, et jugée sur son attrait, notamment sexuel. La première expérience recrutait des participants néerlandais, la deuxième des Américains, et la troisième répliquait, avec un échantillon nettement plus grand, une étude qui avait trouvé un effet. Au total, 830 hommes : aucune des trois ne soutient l’effet rouge. Les auteurs distinguaient aussi les contextes de rencontre à court et à long terme, sans trouver davantage.

Femme assise au bord d'un lit, en nuisette de satin rouge bordée de dentelle, une main à l'oreille
Une couleur ne dit pas à elle seule ce qu'elle fera dans une situation donnée.

En 2017, Lehmann et Calin-Jageman rapportent quatre comparaisons dans un article intitulé « Is red really romantic? » (Social Psychology, 48). Les hommes jugeant des femmes, 21 et 11 participants dans un contraste, 104 et 106 dans l’autre, donnent des tailles d’effet de 0,00 à 0,10, avec des intervalles qui contiennent zéro. Les femmes jugeant des hommes, 56 et 60 puis 114 et 130 participants, donnent des valeurs de −0,11 et −0,08. Au total, 421 participants. Ces chiffres sont lus dans le tableau de la méta-analyse, non dans l’article de 2017 lui-même.

Étude Participants Résultat rapporté
Elliot et Niesta, 2008 5 expériences, 150 personnes d de 0,62 à 1,08
Peperkoorn et coll., 2016 3 expériences, 830 hommes Aucun effet
Lehmann et Calin-Jageman, 2017 4 contrastes, 421 personnes d de 0,00 à 0,10 (hommes) ; −0,11 et −0,08 (femmes)
Lehmann, Elliot et Calin-Jageman, 2018 45 contrastes, 2 961 personnes (hommes jugeant) d = 0,26 [0,12 ; 0,40]
Lehmann, Elliot et Calin-Jageman, 2018 36 contrastes, 2 739 personnes (femmes jugeant) d = 0,13 [0,01 ; 0,25]

La méta-analyse de 2018 : deux camps font les comptes ensemble

Une méta-analyse additionne les résultats de nombreuses études pour en tirer une estimation commune. Celle que publient Lehmann, Elliot et Calin-Jageman dans Evolutionary Psychology en 2018 présente une particularité qu’ils assument : elle est une « adversarial collaboration ». Le deuxième auteur est Andrew Elliot, qui a signé l’étude de 2008 et croit à la complexité de la recherche sur la couleur. Le premier et le dernier auteur ont mené des réplications qui n’ont pas soutenu l’hypothèse et pensent que l’effet est petit, peut-être inexistant. Ils ont compté ensemble, et n’ont pas réussi à s’accorder sur l’interprétation : le texte présente donc deux lectures, signées par camp. C’est une situation rare, et une bonne raison de lire l’article en entier, accessible en texte intégral.

Les résultats, pour les hommes jugeant des femmes : une taille d’effet de 0,26 [0,12 ; 0,40], sur 45 contrastes et 2 961 personnes, ou 0,19 sans une étude aberrante. Pour les femmes jugeant des hommes : 0,13 [0,01 ; 0,25], sur 36 contrastes et 2 739 personnes. Les chiffres entre crochets sont l’intervalle de confiance. Pour les hommes, il va d’un effet très faible à un effet moyen. Pour les femmes, il va d’un effet minuscule (0,01) à un effet petit. L’hétérogénéité est importante : les études ne mesurent pas toutes la même chose de la même manière, et l’indice qui la mesure vaut 89 % pour les hommes et 53 % pour les femmes.

Trois éléments pèsent sur l’interprétation :

  • le déclin : les tailles d’effet semblent avoir diminué avec le temps, pour les deux sexes ;
  • le préenregistrement, qui oblige les chercheurs à déclarer leur méthode avant de recueillir les données : pour les femmes jugeant des hommes, les études préenregistrées (huit contrastes) donnent −0,10 [−0,24 ; 0,04], contre 0,21 [0,08 ; 0,34] pour les études non préenregistrées (vingt-huit contrastes). Pour les hommes, le préenregistrement n’est pas un modérateur significatif, mais les études préenregistrées donnent des effets d’environ 0,10 ;
  • la forme de la couleur : l’effet semble plus grand quand on utilise la teinte de rouge de l’étude originale, pour les hommes seulement.

Les auteurs estiment d’ailleurs prudent de tenir leurs estimations pour au moins un peu optimistes, surtout pour les femmes, en raison d’indices de biais.

Deux lectures du même tableau

Le premier et le troisième auteur lisent ces résultats ainsi : l’effet réel du rouge accessoire sur l’attrait est très petit, peut-être inexistant. Selon eux, les études préenregistrées, qu’on peut s’attendre à voir plus exactes, donnent des effets sans portée pratique, de l’ordre de 0,10 pour les hommes et de −0,10 pour les femmes, soit une part de variance de 0,2 %. Le déclin observé suggère que la recherche d’origine a surestimé l’effet. Ils ne peuvent pas exclure que des conditions très particulières le fassent réapparaître, mais ils notent que cela le rendrait fragile et laisserait inexpliquée la manière dont les chercheurs d’origine avaient toujours choisi une teinte efficace.

Elliot, lui, voit dans les résultats la preuve claire d’un petit effet fiable chez les hommes jugeant des femmes, avec des variations entre études que la méta-analyse ne sait pas expliquer. Pour les femmes jugeant des hommes, il juge les preuves plus faibles et l’effet probablement surestimé. Il concède aussi que la qualité des études n’est pas forte : presque toutes sont sous-dimensionnées et peu attentives à la production et à la présentation des couleurs, et aucune étude publiée de la méta-analyse principale ne serait exemplaire sur ces deux critères. Les résultats sont donc, écrit-il, provisoires.

Ces deux lectures ne s’excluent pas autant qu’on le croirait. Elles s’accordent sur un point, qui est le seul solide : à partir des études réunies, il faut de grands échantillons pour détecter l’effet, dans un plan où l’on compare deux groupes distincts. Elles divergent sur ce qu’il faut penser de ce qui reste, et nous n’avons pas de raison de trancher à leur place. Pour un autre terrain où le regard est mesuré, celui du vêtement et de la nudité, voir la lingerie trouble-t-elle plus que la nudité ?.

Rouge sur le vêtement, rouge sur le visage

La littérature distingue deux situations qu’on confond souvent. Dans la première, le rouge est « accessoire » : il couvre un vêtement, une bordure, un fond. C’est le cas de l’étude de 2008. Dans la seconde, il est « intrinsèque » : il fait partie du visage lui-même. Selon une analyse complémentaire de la méta-analyse, des hommes et des femmes trouvent des visages plus attirants quand du rouge est ajouté à leur teint, par rapport à des visages inchangés ou dont on a retiré du rouge. Les auteurs qualifient ce résultat de « robuste ». Ils notent toutefois que les choses se compliquent vite : le jaune semble aussi augmenter l’attrait pour certains participants (l’étude cite des participants « caucasiens »), des différences culturelles sont possibles, et sur des images non retouchées la rougeur du visage ne va pas toujours de pair avec l’attrait.

Ensemble de lingerie en dentelle rouge et peignoir de soie rouge posés sur un fauteuil de velours vert, avec des escarpins rouges
Un ensemble rouge sur un fauteuil : aucun des protocoles cités n'a testé une pièce de lingerie.

Les études qui ont examiné des serveurs et des serveuses, dont on estime le pourboire et dont on juge l’attrait selon la couleur de leur tenue, ne montrent pas d’effet du rouge sur l’attrait. On y relève même une tendance, non significative, des hommes à juger les serveuses en rouge moins attirantes. Une étude (Lynn et Giebelhausen, 2013, 149 participants) a trouvé des serveurs en rouge jugés moins attirants que ceux en blanc. La tentation de conclure que « le rouge séduit » butte donc sur un fait simple : selon le contexte, le sens change, ce que prédit la théorie dite de la couleur en contexte, dont les auteurs de l’étude de 2008 se réclament.

La méta-analyse rappelle enfin que la psychologie des couleurs a connu de « fausses pistes ». Elle cite le rose, censé réduire la force musculaire et l’agressivité à la fin des années 1970 : l’idée a inspiré des prisons et des vestiaires de football américain, mais la balance des preuves n’établit pas l’effet. Ce n’est pas un jugement sur le rouge, seulement un rappel de prudence. Pour l’histoire des images qui fabriquent ce genre d’idée reçue, on peut lire la pin-up dessinée par Vargas, Petty et Elvgren.

L’étude rétractée : Guéguen 2012

Un article souvent cité à l’appui de l’effet rouge ne peut plus l’être. Celui que Guéguen avait publié en 2012 dans le Journal of Social Psychology (152(3), 261-265), « Color and women attractiveness: when red clothed women are perceived to have more intense sexual intent », a fait l’objet d’une rétractation : la notice est parue dans la revue en 2023 (163(2), 287), et la fiche PubMed de l’article le signale comme « Retracted Publication ». La notice que nous avons lue n’indique pas de motif, et nous n’en supposons aucun. Elle suffit à une règle de lecture : l’article de 2012 ne doit pas être cité comme preuve de l’effet.

Un mot, enfin, sur les arguments en sens inverse. Francis a soutenu en 2012 que l’étude initiale sur des femmes jugeant des hommes était « improbablement cohérente » au vu des effectifs, ce qui évoque un biais de publication ; Elliot et Maier ont répondu en 2013. La discussion n’a donc pas attendu les réplications pour commencer.

Et la lingerie rouge ?

Voici la limite principale de tout ce qui précède. Dans les études citées, des femmes sont photographiées avec une bordure rouge, un haut rouge ou un fond rouge. Personne n’a mesuré l’effet d’une pièce de lingerie rouge, ni sous un vêtement, ni vue en entier. Passer de ces expériences à un conseil du type « portez du rouge pour séduire » est un saut que les données ne permettent pas, et que nous ne faisons pas.

On peut, en revanche, proposer une lecture. Lecture de la rédaction : si l’effet du rouge dépend du contexte, comme les chercheurs eux-mêmes le disent, alors le contexte de la lingerie n’est pas celui d’une photographie jugée par des étudiants. Il comprend la personne qui la porte, celle ou celui qui la voit, la pièce, la soirée, une histoire. Ce qu’on peut tirer des études, c’est donc moins une règle qu’une mise en garde : une couleur « qui marche » en laboratoire ne dit pas ce qu’elle fera dans la vie. Pour ce que disent les enquêtes d’opinion, ce que disent vraiment les sondages sur les goûts des hommes et des femmes regarde de près leurs commanditaires et leurs effectifs. Pour la question du vêtement pensé pour séduire, une page du réseau examine comment un style personnel devient une signature.

Ce que le rouge ne prouve pas

Il reste une phrase à garder, parce qu’elle est exacte : l’effet du rouge sur l’attrait existe, s’il existe, à une échelle bien plus petite que l’étude fondatrice ne le laissait croire, et il varie beaucoup d’une étude à l’autre. Il ne faut pas écrire « le rouge séduit les hommes », ce que les données ne soutiennent pas ; il ne faut pas non plus écrire « le rouge ne marche pas », que les mêmes données ne soutiennent pas davantage. Entre les deux, il y a un petit effet possible, discuté, mal mesuré, et dont les deux camps qui l’ont étudié le plus sérieusement ne s’accordent pas à dire s’il est réel.

Cette incertitude est un résultat. Elle rappelle que la psychologie du désir fait mauvais ménage avec les formules, et que l’histoire de la lingerie, du soutien-gorge brûlé de 1968 aux couleurs de vitrine, gagne à être lue avec la même méthode : demander qui a mesuré quoi, sur combien de personnes, avec quelles réplications. Le rouge n’y fait pas exception.

Questions fréquentes

Le rouge rend-il vraiment plus attirant ?

L'effet existe peut-être, mais à une échelle bien plus petite que l'étude de 2008 ne le laissait croire, et il varie beaucoup d'une étude à l'autre. Les deux camps qui ont rédigé la méta-analyse de 2018 ne s'accordent pas sur la question de savoir s'il est réel.

Qui a découvert l'effet du rouge sur l'attrait ?

Andrew Elliot et Daniela Niesta, de l'université de Rochester, dans un article publié le 28 octobre 2008 dans le Journal of Personality and Social Psychology. Il reposait sur cinq expériences menées avec 27, 32, 37, 31 et 23 participants.

Les réplications ont-elles confirmé l'effet ?

Pas de façon nette. Trois expériences de Peperkoorn et ses collègues (830 hommes) n'ont trouvé aucun effet ; la méta-analyse de 2018 trouve une taille d'effet de 0,26 pour des hommes jugeant des femmes, avec des estimations probablement optimistes.

Pourquoi l'étude de Guéguen de 2012 ne doit-elle plus être citée ?

Parce qu'elle a été rétractée : la notice de rétractation est parue en 2023 dans le Journal of Social Psychology. La notice lue n'indique pas de motif, et l'article ne doit pas être cité comme preuve de l'effet rouge.

Ces études portent-elles sur la lingerie rouge ?

Non. Elles utilisent des photographies avec une bordure, un haut ou un fond rouge. Aucune n'a mesuré l'effet d'une pièce de lingerie, et passer d'une expérience au conseil « portez du rouge » dépasse ce que les données permettent.