
Les soutiens-gorge brûlés de 1968 : vrai ou faux ?
1968, Atlantic City, États-Unis
Atlantic City, 1968 : les soutiens-gorge n'ont pas connu l'autodafé raconté. Retour sur une poubelle, feu disputé et la fabrique médiatique d'un mythe féministe.
Non : le 7 septembre 1968, à Atlantic City, il n’y a pas eu d’autodafé de soutiens-gorge tel que l’image populaire le répète. Le mythe procède d’une annonce de presse parue avant la manifestation, qui comparait le geste annoncé au brûlage des cartes de conscription. Mais la rectification exige deux réserves. Une « poubelle de la liberté » a bien été installée et des soutiens-gorge y ont bien été jetés. Une enquête ultérieure rapporte aussi qu’un petit feu y aurait été rapidement éteint, version que les militantes ont constamment contestée.
Ce jour-là, sur la promenade en bois d’Atlantic City, les New York Radical Women protestent contre le concours Miss America. Carol Hanisch est l’une des organisatrices. L’enjeu n’est pas un accessoire réduit à la farce : il touche aux injonctions matérielles imposées aux femmes, aux objets censés fabriquer une féminité présentable, docile et vendable.
Il faudra donc distinguer l’annonce du 22 août, le texte du 4 septembre, les objets effectivement jetés, les récits incompatibles autour du feu et la fortune médiatique de l’étiquette de « brûleuse de soutien-gorge ». Cette image spectaculaire a servi bien plus aisément à railler le féminisme qu’à comprendre ce qu’il mettait en cause.
Avant Atlantic City, une protestation pensée contre Miss America
Le 7 septembre 1968, les militantes du groupe New York Radical Women manifestent à Atlantic City, sur la promenade en bois, contre le concours Miss America. Carol Hanisch est l’une des organisatrices, et l’idée de cette action lui est attribuée. Cette précision est décisive : l’événement est pensé contre une institution et contre ce qu’elle donne à voir de la féminité, non comme une scène improvisée autour d’un sous-vêtement. L’article du Smithsonian Magazine sur la manifestation en retrace les préparatifs et rappelle la place de Hanisch dans cette mobilisation.
Le 22 août, un communiqué invite « women of every political persuasion » (« des femmes de toutes sensibilités politiques », traduction libre) à déposer des signes matériels de l’oppression. Il prévoit une « freedom trash can » (« poubelle de la liberté », traduction libre), soit un réceptacle public pour cette mise au rebut symbolique. Parmi les objets annoncés figurent « bras, girdles, curlers, false eyelashes, wigs » : soutiens-gorge, gaines, bigoudis, faux cils et perruques ; s’y ajoutent des numéros de Cosmopolitan, Ladies’ Home Journal et Family Circle. La liste vise moins l’objet isolé que l’arsenal ordinaire chargé de régler l’apparence des femmes.
Voilà la distinction que le récit ultérieur efface volontiers : le communiqué programme une action, il ne consigne pas ce qui sera effectivement déposé le 7 septembre. Les soutiens-gorge y figurent bien, mais comme élément d’une liste annoncée, au même titre que les gaines ou les magazines. Le texte établit une intention publique et un vocabulaire de protestation ; il ne constitue pas un inventaire après la manifestation. Le parallèle avec le bikini de 1946 rappelle qu’un vêtement peut devenir un fait social et politique, sans que sa matière suffise à expliquer le conflit.
La poubelle de la liberté contenait bien des soutiens-gorge
Du programme annoncé aux objets jetés
Le passage du programme à l’action ne repose pas ici sur une photographie spectaculaire, mais sur le récit de celle qui a contribué à l’organiser. Dans l’entretien de Carol Hanisch, sur son site, Hanisch, l’une des organisatrices directement impliquées, énumère les objets placés dans la poubelle. « We did throw in some bras, and we also threw in high heels, nylons, girdles, corsets, garter belts, hair-curlers, false eyelashes, makeup and Playboy and Good Housekeeping magazines. » (« Nous avons bien jeté quelques soutiens-gorge, ainsi que des talons hauts, des bas nylon, des gaines, des corsets, des porte-jarretelles, des bigoudis, des faux cils, du maquillage et les magazines Playboy et Good Housekeeping. », traduction libre). Son témoignage est celui d’une partie prenante, non un inventaire neutre rédigé sur place ; il fixe néanmoins un fait que la légende a recouvert.
Des soutiens-gorge ont donc bien été jetés, mais en compagnie d’autres objets que Hanisch range ainsi :
- des vêtements et sous-vêtements : soutiens-gorge, gaines, corsets, porte-jarretelles, bas nylon ;
- des accessoires d’apparence : talons hauts, bigoudis, faux cils, maquillage ;
- des publications : Playboy et Good Housekeeping.
Le fait est moins facile à raconter qu’une image unique, mais mieux étayé : la poubelle recevait un assortiment de vêtements, d’accessoires et de publications. Hanisch présentait ces éléments comme participant à une torture infligée aux femmes ; cette qualification appartient à son récit militant et à son époque. Elle ne fait pas de chaque objet un ennemi autonome : elle vise l’ensemble des contraintes attachées à l’apparence féminine.
Cette pluralité compte autant que le soutien-gorge lui-même. Le geste d’Atlantic City ne formulait pas une consigne vestimentaire unique : il mettait dans l’espace public des objets d’ordinaire séparés, du sous-vêtement au magazine. La question du retrait du soutien-gorge est abordée sous un autre angle dans le no bra, ce que dit le sondage Ifop de 2020.
Le 4 septembre, la presse invente l’image avant l’événement
L’annonce qui précède la manifestation
Le 4 septembre 1968, trois jours avant la manifestation, Lindsy Van Gelder publie dans le New York Post un article annonçant une manifestation où l’on brûlerait des soutiens-gorge. Elle y compare la procession vers la poubelle de la liberté au brûlage des cartes de conscription par des opposants à la guerre. La vérification de la Columbia Journalism Review confirme ce rapprochement et permet de dater le cadrage : l’image du feu précède donc le rassemblement du 7 septembre. Ce n’est pas un détail de vocabulaire : la formule propose d’avance à la presse une scène plus saisissable que le dépôt d’objets dans une poubelle.
Cette antériorité ne tranche pourtant pas la question de savoir ce qui s’est produit sur la promenade : un article d’annonce ne constitue pas le compte rendu de la manifestation. Elle établit autre chose, plus dérangeante pour le récit confortable d’un féminisme spontanément incendiaire : le cadre spectaculaire avait déjà été posé. Dans un texte de 1992, Van Gelder écrit : « I never burned my bra in the sixties. But I wish I had. » (traduction libre : « Je n’ai jamais brûlé mon soutien-gorge dans les années 1960. Mais j’aurais aimé l’avoir fait. »). Cette phrase marque moins un aveu qu’une distance : elle sépare son expérience de l’image qui lui colle déjà.
Une inquiétude rapportée indirectement par Gail Collins montre Van Gelder redoutant d’être réduite à l’invention du brûlage de soutiens-gorge. Selon le texte de Wayne State University, « The truth about the bra burners », son titre n’avait pas été approuvé par elle. Cette donnée n’exonère pas l’article de son effet : l’annonce a fourni la formule qui allait circuler. Elle oblige, en revanche, à distinguer une journaliste du dispositif éditorial qui fabrique une image, puis la fait passer pour un fait simple. C’est cette simplification qui donnera au soutien-gorge seul une place qu’il n’avait pas dans la poubelle.
Autodafé, poubelle, feu : ce que les sources permettent de dire
Les sources disponibles ne permettent ni de raconter un grand bûcher féministe, ni d’effacer la possibilité d’un feu ponctuel. Elles distinguent un projet annoncé, des objets jetés, le témoignage ultérieur des organisatrices et une contre-version locale. Le tableau suivant sépare donc les faits documentés des affirmations qui restent disputées. C’est le travail auquel invitent les anecdotes sur la lingerie, vraies histoires et légendes démêlées : ne pas laisser une image plus facile que les archives décider seule du récit.
| Ce qui est établi | Ce qui relève du récit ou d’un désaccord | Ce qui est faux |
|---|---|---|
| Le 7 septembre 1968, les New York Radical Women manifestent à Atlantic City contre Miss America. | — | — |
| Le communiqué du 22 août annonce une « freedom trash can » destinée aux signes matériels de l’oppression. | Cette annonce ne prouve pas, à elle seule, quels objets ont été jetés le 7 septembre. | — |
| Selon Carol Hanisch, des soutiens-gorge, talons hauts, bas, gaines, corsets, porte-jarretelles, magazines Playboy et Good Housekeeping sont jetés dans la poubelle. | Les organisatrices affirment qu’aucun soutien-gorge n’a brûlé ; selon Hanisch, la police a refusé le feu. Une enquête ultérieure rapporte pourtant un petit feu, vite éteint, d’après un reportage local et le récit d’un journaliste présent. | — |
| Le 4 septembre, le New York Post annonce une manifestation où l’on brûlerait des soutiens-gorge et compare le geste au brûlage de cartes de conscription. | L’article précède la manifestation : il annonce une scène, il ne la décrit pas. | L’idée d’un geste de masse où le féminisme des années 1960 aurait brûlé des foules de soutiens-gorge. |
Ce partage interdit les certitudes commodes. La page voisine sur le passage du corset au soutien-gorge, de 1889 à 1920 complète ce débat en replaçant la pièce dans son histoire matérielle. La formule du soutien-gorge en flammes, elle, isole un objet et efface tout le reste de la poubelle.
Le petit feu contesté empêche une dénégation trop commode
Deux récits qui ne se réconcilient pas
Carol Hanisch, l’une des organisatrices, résume ainsi sa version, des années après les faits : « This is where the bra-burner myth started, by the way, but we weren’t allowed to burn anything, including bras. » (traduction libre : « C’est là que le mythe des brûleuses de soutiens-gorge a commencé, soit dit en passant, mais nous n’avions le droit de brûler quoi que ce soit, y compris des soutiens-gorge. »). Selon Hanisch, la police a refusé le feu sur la promenade en bois. C’est une parole de participante, partie prenante de l’événement. Elle ne rend pas absurde la question des objets contraignants, déjà posée par les débats sur le corset était-il dangereux ?.
Traiter le désaccord sans fabriquer de certitude
Mais une enquête ultérieure complique ce récit sans établir un autodafé : elle a retrouvé un reportage de l’Atlantic City Press affirmant que des objets ont brûlé dans la poubelle. Un journaliste présent évoque, lui, un petit feu vite éteint. Les militantes ont toujours démenti cette version, et le matériau disponible ne permet pas de les départager proprement. Parler d’un « feu » implique donc ici une attribution, non la reconstitution certaine d’une scène.
Il faut donc refuser deux raccourcis opposés : ni un autodafé démontré, ni la certitude absolue qu’aucun objet n’a brûlé. Le premier gonfle un épisode discuté jusqu’à en faire une scène totale ; la seconde transforme le témoignage des organisatrices en preuve définitive. L’image a assez de puissance pour écraser les gestes plus prosaïques de la poubelle et leurs objets hétérogènes. Le parcours du soutien-gorge obus au Wonderbra montre combien un seul modèle peut devenir un raccourci commode, au prix de ce qu’il efface.
De l’annonce au mythe : la chaîne de transmission en cinq temps
Le mythe ne s’est pas formé dans une fumée indistincte : il suit une chronologie, avec des annonces, des gestes réellement accomplis et des récits ensuite durcis. Cette séquence compte davantage que l’image isolée d’un soutien-gorge en flammes. La publicité réduit elle aussi un vêtement à un emblème immédiatement lisible : voir lingerie et publicité en France.
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22 août 1968 : l’annonce de la poubelle. Un communiqué appelle les « women of every political persuasion » à déposer des signes matériels de l’oppression dans une « freedom trash can ». Parmi les objets énumérés figurent les soutiens-gorge, mais aussi les gaines, les bigoudis, les faux cils, les perruques et plusieurs magazines. Le texte prévoit donc une mise au rebut symbolique ; il ne prouve pas encore ce qui sera effectivement jeté.
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4 septembre : le feu entre dans le récit avant la manifestation. Dans le New York Post, Lindsy Van Gelder annonce une manifestation où l’on brûlerait des soutiens-gorge. Elle rapproche la procession vers la poubelle du brûlage des cartes de conscription par les opposants à la guerre. Selon Wayne State, le titre de l’article n’aurait pas été approuvé par la journaliste elle-même.
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7 septembre : Atlantic City, les objets jetés. Les militantes de New York Radical Women manifestent sur la promenade en bois contre Miss America. Hanisch déclare : « We did throw in some bras, and we also threw in high heels, nylons, girdles, corsets, garter belts, hair-curlers, false eyelashes, makeup and Playboy and Good Housekeeping magazines. » (traduction libre : « Nous avons bien jeté quelques soutiens-gorge, ainsi que des talons hauts, des bas, des gaines, des corsets, des porte-jarretelles, des bigoudis, des faux cils, du maquillage et les magazines Playboy et Good Housekeeping. »). Le geste attesté est celui de la poubelle, non celui d’un autodafé établi.
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8 septembre : des titres que nous ne retenons pas. Un site spécialisé dans les canulars cite des titres de presse parus le lendemain de la manifestation. Nous n’avons pas pu les contrôler dans les archives des journaux concernés : ils ne figurent donc pas ici comme des faits, même s’ils aideraient à comprendre pourquoi la version incendiaire a pris si vite.
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Les récits ultérieurs : la querelle demeure. Hanisch affirme qu’aucun feu n’a été autorisé, tandis qu’une enquête ultérieure rapporte qu’un journal local évoquait des objets brûlés et qu’un petit feu aurait été vite éteint. Les organisatrices ont toujours démenti cette scène. Le mythe prospère précisément dans cet écart entre une action documentée et une image impossible à purger totalement.
Cette histoire montre une presse capable de préférer le raccourci visuel à la matérialité plus embarrassante d’une poubelle remplie d’objets et de magazines.
Pourquoi le soutien-gorge en flammes reste une caricature si commode
L’image du soutien-gorge en flammes rend le féminisme immédiatement risible parce qu’elle réduit une protestation à un accessoire supposé absurde. À Atlantic City, le 7 septembre 1968, les militantes de New York Radical Women ne se réunissent pourtant pas autour d’un brasier : elles manifestent sur la promenade en bois contre Miss America et alimentent une poubelle de la liberté. Carol Hanisch a ensuite énuméré ce qui y avait été jeté : quelques soutiens-gorge, mais aussi talons hauts, bas, gaines, corsets, porte-jarretelles, bigoudis, faux cils, maquillage, ainsi que Playboy et Good Housekeeping. Cette matérialité gêne davantage la caricature : elle vise des objets et des imprimés présentés comme des instruments d’oppression, non une posture théâtrale offerte au rire. Elle évacue aussi le concours visé et les magazines déposés dans la poubelle.
Le raccourci n’est pas né après coup, dans une mémoire imprécise. Le 4 septembre, avant la manifestation, un article du New York Post annonçait déjà une action où l’on brûlerait des soutiens-gorge et rapprochait la procession vers la poubelle du brûlage des cartes de conscription par les opposants à la guerre. La presse n’a donc pas seulement relayé un symbole : elle a fourni, avant l’événement, le cadre interprétatif qui allait lui survivre. La comparaison apportait un décor de transgression plus facile à retenir que la critique portée par les objets jetés. Cette manière de fabriquer un symbole concerne directement la lingerie et société : morale, travail, émancipation.
Reste le petit feu, qui interdit une dénégation trop commode. Les organisatrices affirment qu’aucun soutien-gorge n’a brûlé ; une enquête ultérieure rapporte au contraire qu’un journal local évoquait des objets en feu dans la poubelle et qu’un journaliste présent a rapporté un petit feu vite éteint, version constamment démentie par les militantes. Ce désaccord ne transforme ni un feu rapporté ni l’annonce préalable en autodafé collectif. Il oblige plutôt à hiérarchiser les preuves : les faits fragiles ne deviennent pas plus vrais parce qu’ils sont plus photogéniques, et l’image reste plus utile à ceux qui veulent railler le féminisme qu’à celles qui ont porté cette protestation. À Atlantic City, le feu le plus durable n’a pas consumé des soutiens-gorge : il a consumé la précision.
Questions fréquentes
Qu'était la « freedom trash can » ?
La « freedom trash can » est la poubelle prévue par le communiqué du 22 août pour recevoir des signes matériels de l'oppression. L'annonce mentionnait notamment soutiens-gorge, gaines, bigoudis, faux cils, perruques et certains magazines. Elle ne prouve pas, à elle seule, quels objets furent effectivement jetés.
Pourquoi le 4 septembre compte-t-il autant dans cette histoire ?
Le 4 septembre, trois jours avant la manifestation, Lindsy Van Gelder publie dans le New York Post un article annonçant un brûlage de soutiens-gorge. Elle rapproche la procession vers la poubelle du brûlage des cartes de conscription par des opposants à la guerre.
Que disait Carol Hanisch des objets déposés ?
Carol Hanisch, l'une des organisatrices, rapporte qu'elles ont jeté quelques soutiens-gorge avec d'autres objets. Elle cite aussi des talons hauts, des bas nylon, des gaines, des corsets, des porte-jarretelles, des bigoudis, du maquillage et des magazines Playboy et Good Housekeeping.
Les organisatrices reconnaissaient-elles un feu ?
Les organisatrices ont toujours soutenu qu'aucun soutien-gorge n'avait brûlé. Une enquête ultérieure, fondée sur un reportage local retrouvé, rapporte au contraire des objets en feu dans la poubelle et le témoignage d'un journaliste évoquant un petit feu vite éteint. Le désaccord demeure.
Le brûlage de soutiens-gorge fut-il un geste de masse ?
Non. Les sources permettent d'écarter l'image d'une foule brûlant des soutiens-gorge comme geste de masse du féminisme des années 1960. Ce qui est documenté à Atlantic City est une protestation, une poubelle, des objets jetés et une controverse persistante sur un feu limité.