
Révolte des Channar : la vraie histoire de la « taxe sur les seins »
Années 1810 à 1859, Travancore (Kerala et sud du Tamil Nadu), Inde
Au Travancore, couvrir sa poitrine fut une frontière de caste. La « taxe sur les seins » et Nangeli sont des légendes ; la lutte des femmes nadar est documentée.
« Au Kerala, les femmes devaient payer une taxe pour avoir le droit de couvrir leur poitrine, et l’une d’elles, Nangeli, s’est coupé les seins pour protester. » Cette phrase circule partout, sur les réseaux, dans des films, jusque dans la bouche de responsables politiques. La réponse courte : la lutte des femmes nadar pour se couvrir la poitrine est documentée, mais la « taxe sur les seins » telle qu’on la raconte et la figure de Nangeli relèvent de la légende. La phrase mélange en effet trois choses de statuts très différents :
- une lutte bien réelle, menée entre les années 1810 et 1859 ;
- une taxe qui n’était pas ce qu’on dit ;
- une femme dont personne ne peut prouver l’existence.
Pour comprendre ce que les femmes du Travancore ont réellement obtenu, il faut défaire le nœud.
Nous traitons ici de ce qui s’est passé au Travancore, dans le sud de l’actuel Kerala. Ce n’est pas un article sur un sous-vêtement, et il n’y a pas à s’en excuser : l’histoire du tissu qui couvre la poitrine précède celle du soutien-gorge, et elle éclaire ce que la lingerie a hérité de l’idée de pudeur. Le tableau des repères par continent replace ce cas parmi les autres.
Ce qui est établi : un tissu, un rang
Au début du XIXe siècle, au Travancore, couvrir la poitrine était, selon les historiens cités par le site d’information indien The News Minute, un droit réservé aux femmes des castes dominantes, des Nair aux brahmanes. Des femmes des communautés nadar et ezhava, souvent converties au christianisme, ont lutté plusieurs fois pour obtenir ce droit et ont été agressées, en représailles, par des hommes des castes dominantes. Le journal cite Rajan Gurukkal, co-auteur d’une History of Kerala: Prehistoric to the Present, et Malavika Binny, de l’université de Kannur.
Le mouvement porte plusieurs noms :
- Channar Lahala ou Nadar Lahala ;
- Maru Marakkal Samaram en malayalam ;
- Thol Seelai Porattam en tamoul.
Le mot « Channar » est expliqué par The News Minute comme un nom de famille porté par des Ezhava ; Wikipédia, de son côté, parle surtout de femmes nadar. Nous suivons l’usage courant en parlant de la « révolte des Channar » tout en gardant à l’esprit que les communautés concernées et les noms se recoupent.
Le contexte, d’après l’article de Wikipédia qui s’appuie sur des travaux d’historiens, mérite d’être précisé. Dans le Travancore du XIXe siècle, découvrir sa poitrine devant une personne de rang supérieur était un signe de respect, valable pour les deux sexes. Même les femmes nair devaient se découvrir devant les brahmanes. Les femmes des castes les plus hautes portaient un vêtement de dessus, la veste ou le tissu de poitrine, sauf en présence de personnes de rang plus élevé. Autrement dit, le tissu n’était pas un simple vêtement : c’était un signe qui disait qui l’on était et à qui l’on devait quoi.
Les étapes d’une lutte longue et violente
La lutte n’a pas été continue ni linéaire, ce qui complique les dates. Selon Wikipédia, elle court de 1813 à 1859 ; The News Minute cite, pour sa part, des protestations dès 1822, une date avancée par le chef du gouvernement du Tamil Nadu lors de la commémoration de 2023. Nous écrivons donc « entre les années 1810 et 1859 », sans pouvoir être plus précis.
La première étape, d’après Rajan Gurukkal, voit la police appelée et le mouvement dissous, sans résultat. La deuxième est un premier succès, vite repris : le dewan britannique du Travancore, le colonel John Munro (« Monroe » dans The News Minute), émet un ordre autorisant les femmes nadar chrétiennes à porter un vêtement couvrant le haut du corps. L’ordre est retiré sous la pression du conseil du roi. Wikipédia, qui place cet ordre en 1813, précise l’argument des conseillers : une telle liberté effacerait les différences de caste et aboutirait à une « pollution » généralisée de l’État.
Les femmes nadar se voient alors proposer un compromis qui en dit long. Elles ne peuvent pas porter le tissu des femmes nair, mais elles peuvent porter le kuppayam, une veste portée par des chrétiens syriens et d’autres communautés. Elles refusent de s’en contenter, parce qu’elles veulent s’habiller « comme n’importe quelle autre femme des castes supérieures ». Selon Wikipédia, les violences augmentent dans les années 1820 contre les femmes nadar, avec des incendies d’écoles et d’églises, et en 1828 le gouvernement interdit à nouveau le style nair tout en autorisant la veste.
Le dénouement est daté. Le 26 juillet 1859, sous la pression de Charles Trevelyan, gouverneur de Madras, le roi du Travancore publie une proclamation autorisant les femmes nadar à se couvrir la poitrine. La portée exacte du texte est rapportée différemment : The News Minute parle de vêtements « de leur choix », Wikipédia d’une veste ou d’un tissu grossier noué sur le haut du corps, comme le font les femmes de pêcheurs, mais sans imiter le style des femmes nair de haut rang. Nous écrivons donc seulement qu’elle les autorise à se couvrir, sans trancher. Nous ne citons pas non plus le texte de la proclamation : nous n’en avons pas lu l’original.
Il faut ajouter le rôle d’un homme que les récits mettent en avant et d’une absente que l’historienne Malavika Binny rappelle. The News Minute attribue à Aiyya Vaikunda Swami, réformateur, le début de la lutte, en réunissant les femmes lors d’assemblées. Mais, dit Binny, « quand on parle du Channar Lahala, l’attention va toujours aux chefs masculins » : les femmes dalits qui y ont pris part risquaient leur vie et ont été, dit-elle, « invisibilisées par l’histoire », très peu d’entre elles apparaissant par leur nom dans les archives.
| Date | Ce qui est rapporté | Sources |
|---|---|---|
| Années 1810 | Ordre du dewan Munro autorisant les femmes nadar chrétiennes à porter un haut, retiré sous la pression du conseil du roi | The News Minute ; Wikipédia (1813) |
| Années 1820 | Violences contre des femmes nadar, incendies d’écoles et d’églises | Wikipédia |
| 1828 | Le gouvernement interdit de nouveau le style nair mais autorise la veste | Wikipédia |
| 26 juillet 1859 | Proclamation royale, sous la pression de Charles Trevelyan | The News Minute ; Wikipédia |
| Décembre 2016 | La CBSE demande le retrait d’un chapitre scolaire incluant la révolte | Wikipédia, d’après The News Minute |
| 6 mars 2023 | Commémoration des 200 ans à Nagercoil | The News Minute |
Le mulakkaram : une taxe par tête
Reste la « taxe sur les seins ». Elle existe, dans un sens : au Travancore, des impôts personnels frappaient les habitants, le talakkaram pour les hommes et le mulakkaram pour les femmes. Mais l’historien Manu S. Pillai soutient, dans un essai publié dans The Hindu en février 2017 (« The woman who cut off her breasts »), que l’expression « taxe sur les seins » est trompeuse.
Pillai écrit que le mulakkaram est une capitation, un impôt par tête, prélevé sur des communautés de basse caste et sur d’autres minorités. La capitation due par les hommes était le talakkaram, l’impôt « sur la tête ». Pour distinguer les contribuables femmes d’un foyer, leur taxe était le mulakkaram, la « taxe sur les seins ». Elle n’était pas fondée sur la taille ni sur l’attrait de la poitrine, comme le prétendent les conteurs de Nangeli, mais constituait un tarif unique, prélevé sur les femmes, certainement oppressif mais très général. Sa formule la plus nette tient en une phrase : le mulakkaram n’avait pas grand-chose à voir avec les seins, hormis le lien ténu du vocabulaire (« little to do with breasts other than the tenuous connection of nomenclature »).
Nous attribuons cette lecture à Pillai et à lui seul : nous n’avons pas lu son livre The Courtesan, the Mahatma and the Italian Brahmin (2019), dont Wikipédia cite un chapitre sur Nangeli, et nous ne la présentons pas comme un consensus. Un blog d’histoire écrit dans un esprit différent, itiha.info, souligne de son côté que la nature exacte du mulakkaram reste débattue entre chercheurs. La prudence s’impose, mais un point tient : aucune des sources que nous avons lues ne documente une taxe calculée sur la poitrine.
Nangeli : une tradition sans archives
Vient la figure la plus célèbre. D’après la tradition orale, Nangeli était une femme ezhava de Cherthala, épouse d’un tireur de vin de palme nommé Chirukandan. Un percepteur serait venu mesurer sa poitrine pour la taxe. Elle se serait coupé les seins et les lui aurait présentés sur une feuille de bananier, puis serait morte d’avoir perdu son sang. Le lieu où l’on situe la scène, Mulachiparambu, à Cherthala, est aujourd’hui un lieu de culte, a dit le chef du gouvernement du Tamil Nadu en évoquant la légende lors de la commémoration des deux cents ans de la révolte, en 2023.
Ce que l’on peut dire de façon certaine tient en peu de lignes. Selon Wikipédia, le récit n’est mentionné dans aucun document historique connu ; le blog itiha.info va plus loin en notant que les premiers textes ne l’identifient même pas par son nom, et nous ne retenons de ce blog que cette seule phrase. Le récit a gagné en audience à la suite d’un article de la BBC en 2016, puis d’un film de 2022, Pathonpatham Noottandu. Nous le racontons donc « d’après la tradition », sans décrire la scène comme un fait.
La position de Pillai est plus subtile qu’un simple démenti. Il prend la tradition au sérieux, la date de 1803 (ce que nous ne reprenons pas comme un fait) et la lit comme un geste de protestation contre un régime fiscal régressif et l’injustice du système social, un cri lancé contre la caste et la féodalité qui écrasaient les plus pauvres. Pour lui, la version populaire d’aujourd’hui l’a remodelée en vertu pudique, en femme qui aurait voulu préserver son honneur, au lieu de la rebelle qu’elle aurait été. Libre au lecteur de suivre ou non cette interprétation : elle a l’avantage de séparer ce que l’on sait (une lutte pour un tissu) de ce que l’on a projeté sur une figure. Cette façon de projeter une norme sur un corps est le sujet de Lingerie et société, où nous suivons ce qui est jugé décent ou indécent selon l’époque.
Ce que l’on ne peut pas dire : le piège de la pudeur
Il y a un contresens à éviter, et Pillai le formule mieux que nous. L’idée que les femmes du Travancore auraient lutté pour une pudeur universelle qu’on leur refusait suppose que le sentiment d’être « dénudée » était le même partout. Or Pillai soutient qu’au Kerala, longtemps, le torse n’était pas couvert, ni celui des hommes ni celui des femmes, et que les castes supérieures portaient un châle comme marque d’honneur, pas par modestie. Dans cette lecture, les émeutes des années 1850 qui suivent les attaques contre des converties ne portaient pas sur le fait de se couvrir : elles portaient sur le châle, réservé aux hautes castes. La paix serait revenue, écrit-il, quand les converties « inventèrent un corsage ».
Ce point de vue diffère de celui du récit de commémoration, qui présente la lutte comme un droit à se vêtir. Les deux se rejoignent sur l’essentiel : le tissu sur la poitrine est un marqueur de rang, et c’est pour cela qu’il a déclenché des violences. Ils divergent sur la part de la morale : pour Pillai, le sens moral du torse couvert est importé avec les missionnaires et le regard victorien, qui voient dans une poitrine découverte un manque de vertu. Il note aussi que les femmes brahmanes namboothiri n’ont adopté le corsage que dans les années 1920-1930, et que des puristes ont excommunié celles qui le portaient.
Nous ne départageons pas ces lectures ; nous constatons qu’elles sont le fait d’historiens sérieux et qu’elles se prêtent à discussion. Pour qui s’intéresse aux dessous, c’est la leçon la plus utile : l’histoire de la pudeur, comme le montre notre texte sur les travaux d’Elias et de Duerr, ne se lit pas comme une montée régulière d’un sentiment naturel. Elle se lit comme une succession de normes qui changent avec les pouvoirs et les regards.
Qui écrit cette histoire ?
Une question se pose en marge des faits : qui raconte ? Lors de la commémoration de 2023 à Nagercoil, les chefs de gouvernement du Tamil Nadu, M. K. Stalin, et du Kerala, Pinarayi Vijayan, ont évoqué le deux-centième anniversaire de la lutte. The News Minute rapporte que Malavika Binny s’était demandé avant l’événement si une femme prendrait la parole, et note qu’aucune femme ne semblait se trouver sur l’estrade. Le détail est mince, mais il dit la persistance d’une histoire racontée par des hommes à propos de femmes.
Plus largement, la révolte a reçu des lectures politiques : les deux dirigeants y ont vu une lutte contre la discrimination de caste, et Pinarayi Vijayan a précisé qu’elle était aussi un combat politique. Nous ne reprenons pas ces lectures, qui relèvent du débat contemporain. Nous signalons seulement un fait : en décembre 2016, selon Wikipédia, qui s’appuie sur un article de The News Minute, la CBSE a demandé à ses quelque 19 000 écoles affiliées de retirer du programme à partir de 2017 un chapitre intitulé « Caste Conflict and Dress Change », qui incluait la révolte des Channar. Le sujet reste donc sensible.
Ce que le tissu dit des rapports entre les sexes
Que retenir pour l’histoire des relations entre hommes et femmes ? Trois choses.
D’abord, que le contrôle du vêtement féminin est une affaire de pouvoir entre hommes avant d’être une affaire de morale. Au Travancore, ce sont des hommes de castes dominantes qui agressent des femmes de castes inférieures pour ce qu’elles portent, et un conseil de roi qui retire un ordre pour sauvegarder des différences de rang. La poitrine des femmes sert de support à une frontière que des hommes veulent tenir. D’autres histoires de ce site montrent des vêtements chargés de la même fonction de barrière : les jupes à paniers de l’Europe moderne, où la jupe réglait la distance entre les corps, ou le débat médical sur le corset, où médecins et moralistes jugeaient de ce qui convenait au corps des femmes.
Ensuite, que la légende fait un travail utile et dangereux. Utile, parce qu’elle a fait connaître à un large public une histoire d’oppression de caste et de genre, que la demande de retrait d’un chapitre scolaire, en 2016, montre encore sensible. Dangereuse, parce que la forme qu’elle prend (une taxe aux seins, une mutilation) déplace l’attention de ce qui est documenté, la lutte collective des femmes nadar et leur victoire partielle en 1859, vers une scène individuelle sanglante qui n’a pas d’archives. L’héroïne seule remplace des femmes nombreuses qui ont, elles, pris des risques bien réels, et dont peu ont laissé un nom.
Enfin, que cette histoire n’est pas isolée. Quand un vêtement devient un enjeu d’État, la question est toujours de savoir qui décide. Nous retrouvons le même schéma, sous une autre forme, dans la campagne chinoise contre le bandage des seins, où des administrations ont fixé ce que devait être une poitrine moderne.
Il rend aussi plus lisible un cas voisin, celui des boutiques de lingerie saoudiennes, où le même type de pouvoir règle qui peut servir qui. La vérité de l’histoire tient dans les proclamations et les dates, plus que dans le récit le plus frappant. Elle est moins spectaculaire, et elle rend davantage justice à celles qui s’y sont battues.
Questions fréquentes
Y a-t-il eu une « taxe sur les seins » au Travancore ?
Le récit d'une taxe calculée sur la poitrine des femmes est une légende. L'historien Manu S. Pillai explique que le mulakkaram était une taxe par tête sur les femmes, à tarif unique, qui ne dépendait ni de la taille ni de l'attrait des seins. Son pendant masculin s'appelait talakkaram.
Que s'est-il passé le 26 juillet 1859 ?
Sous la pression de Charles Trevelyan, gouverneur de Madras, le roi du Travancore a publié une proclamation autorisant les femmes nadar à se couvrir la poitrine. Les récits divergent sur la portée exacte du texte : tous vêtements de leur choix selon The News Minute, veste ou tissu grossier sans imiter le style des femmes de haute caste selon Wikipédia.
Nangeli a-t-elle existé ?
C'est une tradition orale. Elle n'est mentionnée dans aucun document historique connu, et son récit a gagné en audience après un article de la BBC en 2016. Manu S. Pillai la prend au sérieux mais la réinterprète : pour lui, c'est une protestation contre un système fiscal et un ordre social, pas une revendication du droit de se couvrir.
Pourquoi l'ordre du dewan Munro a-t-il été retiré ?
Selon The News Minute, il a été révoqué sous la pression du conseil du roi. Wikipédia précise que les membres du conseil jugeaient que cela effacerait les différences de caste.
Quel est le lien avec la lingerie ?
Aucun dessous n'est en jeu au sens strict. Mais l'histoire montre qu'un tissu sur la poitrine peut être un marqueur de rang, de morale et de pouvoir, avant d'être une pièce de lingerie. Elle sert de contrepoint aux récits qui font de la pudeur une donnée universelle.